Interview

Iris Van Herpen: «L’art et la science sont liés: ils questionnent tous deux la vie»

Depuis dix ans, la créatrice néerlandaise repousse les limites de la mode avec sa haute couture avant-gardiste, au carrefour du rêve et de la science. A Amsterdam, rencontre de haute voltige

Que lui est-il passé par la tête? A quelle créature a-t-elle bien pu penser, dans quelle dimension s’est-elle projetée pour donner vie à cette improbable pièce, aujourd’hui sagement posée sur un cintre? Une sensuelle armure où se télescopent des tentacules en feuilles d’acrylique noir. La puissance et la fragilité, les ténèbres et la lumière. Ces questions nous hantent d’autant plus qu’avec sa douceur juvénile, sa timidité, la créatrice semble être la parfaite antithèse la «snake dress» (robe serpent), portée par Björk lors d’un concert en 2012. «Il m’arrive de faire du parachutisme. Cette robe reflète ce que je ressens la minute avant de sauter», répond-elle.

Donner corps à ses émotions, rendre visible l’indicible, tel est le moteur de l’intrigante Iris Van Herpen, qui célèbre cette année les 10 ans de sa griffe de mode. Depuis son arrivée sur les podiums parisiens de la haute couture en 2011, cette Néerlandaise de 33 ans surprend et déroute par ses créations à l’esthétique avant-gardiste, mélange d’artisanat et d’innovations technologiques: robes entièrement imprimées en 3D, exosquelettes en bois, silhouettes biomorphiques en polyéthylène glycol, rhodoïd ou plexiglas. Véritables performances, ses défilés viennent souligner cet univers où le poétique le dispute à l’étrange.

Sa dernière collection veut interroger notre relation à l’eau et à l’air? Au Cirque d’hiver de Paris, en juillet dernier, Iris van Herpen convoque Between Music, un groupe de musique danois qui a pour particularité de se produire… sous l’eau. Immergés dans d’immenses aquariums, les quatre musiciens soufflaient dans d’étranges instruments, sortant de temps en temps la tête de l’eau pour respirer. Autour d’eux, des robes aux allures d’ondes en dentelle de métal, des nuages en coton sculpté. Inquiétant, émouvant. Génial.

Studieuse solitude

Pour mettre au point sa couture expérimentale, Iris van Herpen se nourrit de collaborations avec des scientifiques, des architectes ou des artistes. Elle aime visiter le CERN et observer le monde à échelle infinitésimale. Pourtant, la toile de son enfance s’est tissée à Wamel, un petit village néerlandais, sur fond de nature et de danse classique. Pas de télévision ni d’ordinateur, pas même un magazine de mode. Diplômée de l’Institut des Arts ArtEZ d’Arnhem, aux Pays-Bas, elle a fait ses armes chez Alexander McQueen et Claudy Jongstra à Amsterdam.

«Extraordinaire», mais pas surnaturel. De même, son studio n’a rien d’un laboratoire de science-fiction. Au premier étage d’un ancien entrepôt industriel, on découvre un loft avec une vue imprenable sur Houthaven, l’ancien port du bois d’Amsterdam. Il y règne une ambiance studieuse, méditative. Spin le chat guette les intrus tandis qu’une dizaine de collaborateurs travaillent sur la prochaine collection haute couture. Iris van Herpen plongera dans son univers ce soir, dans le silence de la solitude. «Je préfère n’avoir personne autour de moi lorsque je crée. C’est un moment spécial pendant lequel je me connecte à ce que je pense et à ce que je ressens.»

Vous venez de célébrer les 10 ans de votre maison. En quoi votre travail a-t-il évolué?

Quand j’ai lancé ma marque, j’étais complètement dans ma bulle mode. Les disciplines comme la science, l’art ou l’architecture ne faisaient pas encore partie de mon travail. Et pendant les premières années, je travaillais uniquement à la main, je ne voulais même pas entendre parler d’une machine à coudre!

Comment avez-vous intégré la technologie à votre processus créatif?

Très doucement. En 2008, deux architectes m’ont demandé de créer une robe inspirée par un musée qu’ils venaient de construire ici, à Amsterdam. Mon idée semblait impossible à réaliser à la main et j’ai voulu essayer l’impression 3D, que les architectes utilisaient pour fabriquer leurs maquettes. La robe a finalement été conçue artisanalement, mais grâce à cette expérience, j’ai compris le potentiel de cette technique et l’ai progressivement intégrée à mon travail. Lors de mon premier défilé haute couture à Paris, en 2011, la moitié de la collection était imprimée en 3D.

La technologie ne vous a jamais intimidée?

Elle m’intrigue, car je suis attirée par l’inconfort de ne pas savoir. Je suis du genre à me dire: «Si je sais comment fabriquer quelque chose, pourquoi me lancer?» Mon moteur, c’est la recherche de mon propre développement.

Vos silhouettes en constante métamorphose contredisent le cliché d’une haute couture figée dans le temps. Comment appréhendez cette institution?

Pour moi, la haute couture est un art, l’un des rares espaces où la mode peut être autre chose qu’un simple produit. Un espace où nous avons du temps pour proposer une autre vision du système, que ce soit en développant des matières et des techniques de production durables, ou en collaborant avec d’autres disciplines. Avec un peu de chance, ces changements finiront par se répercuter sur le système global.

Le corps est pour ainsi dire mon canevas. Je travaille pour le corps, il est ma muse.

Est-ce pour cela que vous avez arrêté votre ligne de prêt-à-porter, que vous aviez développée entre 2014 et 2016?

Oui, elle me prenait trop de temps. Avec le prêt-à-porter, je faisais la même chose que tout le monde: fabriquer des habits destinés à être vendus. Or, ce n’est pas le but que j’ai envie d’atteindre. La production de masse n’aidera pas la mode à changer, parce que c’est juste de la production. Je ne veux pas me détourner de l’essentiel parce que je dois dessiner un énième t-shirt. Nous avons assez de vêtements.

Beaucoup de vos robes sont achetées par des musées. Vous considérez-vous comme une artiste ou comme une designer de mode?

J’aime travailler dans les zones grises, là où ces deux disciplines se chevauchent. Cependant, je ne suis pas une artiste contemporaine au sens où si vous me demandez de faire une sculpture, cela ne m’intéresse pas. Ce n’est pas mon médium. Le corps est pour ainsi dire mon canevas. Je travaille pour le corps, il est ma muse.

Un héritage de votre passé de danseuse?

Oui, la danse est une grande partie de moi, elle m’inspire beaucoup. En matière d’impact émotionnel, c’est la forme d’art la plus puissante, avec la musique. En même temps, cette discipline m’a appris à connaître mon corps et son potentiel de transformation, la façon dont on peut le modeler. Notre rapport à l’espace est quelque chose que j’investigue beaucoup dans mon travail.

Vos créations mêlent aussi artisanat et nouvelles technologies, alors que notre culture a pour habitude d’opposer ces termes. La classique dichotomie homme/machine est-elle un leurre?

Absolument. Il n’existe pas de monde où l’artisanat et les technologies vivent de façon séparée, ces deux choses sont interdépendantes. Aucune de mes robes ne pourrait être produite avec un laser ou une imprimante 3D sans l’aide de nombreuses mains. Par ailleurs, si vous regardez l’histoire, l’artisanat a toujours été une forme d’innovation. Aujourd’hui, les machines ont changé et nous utilisons beaucoup de médiums digitaux, mais le principe reste le même: l’esprit humain crée quelque chose qui n’existait pas auparavant. Chaque artisanat renferme des milliers d’années de savoir et si on n’en tient pas compte, on retourne en arrière. C’est pourquoi j’essaie à travers mes collaborations de créer des hybrides entre nouvelles et anciennes techniques. Je crois vraiment qu’avec cette combinaison, un autre type d’innovation est possible.

Steve Jobs, le fondateur d’Apple, limitait l’exposition de ses enfants à ses propres produits. Vous-même avez grandi dans un petit village sans télé ni ordinateur. Une technologie peut-elle, en soi, nuire à la liberté, condition nécessaire à l’innovation?

Non, c’est le contraire. La technologie est un bel et puissant outil, et c’est à nous d’apprendre à l’utiliser. C’est comme un couteau: il peut permettre de cuisiner un délicieux repas ou de faire du mal à quelqu’un. La décision nous appartient. Nous vivons dans un monde où il y a tellement de possibilités que nous devons apprendre à choisir. En termes de technologie mais aussi de consumérisme. C’est une question de survie, autrement nous devenons nous-mêmes des produits.

Votre mode est souvent qualifiée de futuriste. Cet adjectif est-il pertinent?

Pas vraiment, parce que quand je dessine un vêtement, je m’inspire beaucoup de la réalité. Je ne suis pas en train d’inventer des techniques, je ne fais que montrer aux gens ce qui existe déjà ici et maintenant. Il y a beaucoup plus de possibilités que ce que l’on imagine. Il y a tellement de magie dans notre monde, cela me fascine beaucoup plus qu’un hypothétique futur.

Cela explique votre fascination pour la science…

Oui. L’art et la science sont pour moi très liés, parce qu’ils questionnent tous deux la vie et nous permettent de voir le monde sous un nouveau jour. Comme une peinture ou un morceau de musique, la science peut vous révéler une chose, même ordinaire, sous une perspective inattendue.

Qu’est-ce que la science vous a récemment révélé?

Je viens de découvrir comment communiquent les arbres. Dans la forêt, il existe tout un réseau baptisé Wood Wide Web, une sorte d’Internet qui passe par les champignons et les algues et connecte les racines des arbres entre elles. Les arbres peuvent ainsi échanger des informations et s’entraider en cas de virus par exemple. Je n’aurais jamais cru qu’une telle chose pouvait exister, c’est fabuleux. Il y a tellement de formes de savoir, tellement de couches à explorer.

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