décoration intérieure

Ivé de Lisle, ou le vocabulaire du style

La poésie d’un motif, le soyeux d’un tissu, la complexité d’un tissage le rendent intarissable. Le fondateur de Showroom 77, qui fournit les architectes d’intérieur et les décorateurs les plus exigeants, est à lui tout seul une encyclopédie de l’artisanat d’art. Rencontre avec un amoureux de la belle facture

Une stature et une voix. L’homme a la poigne de main militaire et la galanterie d’un chevalier égaré dans la campagne genevoise, à Colovrex, là où s’ébattent des troupeaux de bisons. Mais ses conquêtes à lui il les mène sur le territoire de la décoration d’intérieur. Pourfendant les fautes de goût, telles que la «fantaisie», la disparition des manufactures ou le nivellement du choix.

Le Showroom 77 est une vitrine destinée aux professionnels et rien n’énerve autant Ivé de Lisle que lorsqu’un curieux fait intrusion. «Revenez avec votre décorateur», s’entend-il répondre gentiment mais fermement. Et pourtant comme on le comprend cet inconnu qui a aperçu à travers les vitres de cette sorte de chalet préfabriqué des pans d’étoffes précieuses et du mobilier signé. L’opulence du décor nous transporte dans un tableau du peintre flamand Van Eyck où hermine, vison, tissus et tentures paraissent palpables. Un luxe véhiculé par Ivé de Lisle, distributeur exclusif en Suisse d’éditeurs d’exception et de manufactures du monde entier qui fabriquent papiers peints, revêtements muraux et tissus d’ameublement. Des centaines de liasses d’échantillon exposées, un foisonnement de couleurs et de matières, de textures insoupçonnées. De l’artisanat d’art, les codes de la haute couture appliqués à la décoration.

Le toucher et le façonnage

Et surtout un vocabulaire qu’Ivé de Lisle manie avec passion. Le damas, le lampas, la brocatelle, le brocart, des techniques de tissage dont a perdu le sens sinon l’usage*. «En quinze ans, la moitié des usines textiles ont disparu dans le monde. Celles qui subsistent ont les mêmes cahiers de tendance, ça réduit le choix», se désole-t-il tout en nous tendant une peau de lapin au toucher de vison. «Si l’on veut savoir si une fourrure est belle, on souffle dessus. Et si l’air répartit bien le poil et qu’il se redresse tout de suite, c’est une très bonne fourrure.» Il nous montre du galuchat, ces peaux de raie dont on voit le squelette poncé au milieu qui donne ce motif si particulier. Mais ce sont surtout ces tissus qu’il déploie l’un après l’autre, comme autant de supports à l’imaginaire qui vagabonde à travers les siècles ou les contrées du bout du monde.

Des broderies, du dévoré, de la moire, des ottomans. «Il fut un temps où l’on trouvait des spécialistes dans le velours, le jacquard, le gobelin, mais aujourd’hui les éditeurs font de tout. On ne peut plus se contenter d’être très bon dans une niche sauf pour les soieries à la main.» C’est à Lyon que perdure cette vieille tradition, les canuts tissant à peine 40 cm par jour sur des métiers à bras de petite largeur. «C’est une réalisation tellement exclusive que pour obtenir 60 m de tissu vous devez attendre quatre ou cinq ans, par exemple lorsqu’il s’agit de restaurer le château de Versailles. Il y a une dizaine de tisseurs à bras dans le monde qui ont du travail pour l’éternité!» Ajoutant que l’artisanat d’art poussé à l’extrême étant le «broché main» avec ses irrégularités dues au geste de l’artisan. «Ce n’est pas comme avec l’ordinateur lequel, en repérant la tension d’un fil, cesse la production d’un seul coup.»

A Versailles justement, tout est restauré avec de la soie, même si elle cuit au soleil. «La soie reste le meilleur accueil de pigments qui soit et donne les plus belles couleurs du monde. Pas le coton ou le lin qui sont des fibres réticentes à l’absorption. La soie est un buvard extraordinaire. Sur les blancs et les écrus, on peut aller jusqu’à 20 tons différents.»

Parmi les manufactures et les éditeurs qu’il représente autour du monde, dont le plus important est Elitis, il ne tarit pas d’éloges envers la directrice de la fabrique sud-africaine De la Cuona qui, dit-il, «n’a peur ni des lions ni des hommes». De l’excellence des matières façonnées, tels le lin, le cachemire et la laine. «Pour 1 m de tissu, son lin tissé façon damier pèse 800 g alors que le poids moyen est de 120 g.»

Et il y a Jim Thompson bien sûr, la fameuse soierie thaïlandaise. Nous apercevons des bocaux où sont stockés des cocons de vers à soie. A l’ouverture, une odeur animale nous étreint. «Les cocons thaïlandais sont jaunes tandis que les cocons français, chinois, italiens ou indiens sont blancs. Cela tient à la feuille du mûrier que les vers mangent. En Thaïlande, les plantations sont en altitude et moins traitées. Colorer du fil jaune demande d’utiliser des teintures beaucoup plus sophistiquées que sur du blanc. La soie thaïlandaise est la plus belle. ­Regardez ce brin lavande à l’intérieur de la soie rouge, ça lui donne un écho.» Parmi toutes ces compositions, l’une nous attrape l’œil par son graphisme abstrait telle une peinture de Zao Wou-Ki.

Plus loin se trouvent les tartans dont Ivé de Lisle possède les échantillons de tous les clans existants. Et des modèles du créateur Holland & Sherry. «La maison ne fabriquait que des tissus de costume jusqu’à ce que l’un des dirigeants ait l’idée de se lancer dans la confection de rideaux et de tissus d’ameublement il y a une quinzaine d’années», dit-il.

La science des couleurs

Lui qui voulait être artiste-peintre, et qui expose régulièrement, s’est formé à la couleur auprès des plus grands, tel le coloriste Jean-Philippe Lenclos. «Il a écrit plusieurs livres sur la géographie de la couleur. J’ai travaillé aussi avec Verner Panton. Mon parcours a été émaillé de ce type de rencontres, car je ne voulais pas être ­passif dans mon métier», explique-t-il. Il évoque les phrases chromatiques propres à chaque pays, un Japonais ou un Anglais ne parlant pas la même langue. «Mais ils sauront ce qu’est une alliance de tons rompus, une tonique. C’est comme la musique, pour faire un accord il faut trois notes. Dans la décoration, c’est pareil: vous pouvez partir en mode mineur, en mode majeur.» Comment s’orchestre cette symphonie de couleurs? Partir en mode mineur signifie estomper, avec une matière minérale au départ et deux pastels correspondants. «Le mode majeur, ce serait par exemple un pied-de-poule noir et blanc avec un noir optique et un blanc très fort. Le noir change en fonction de la matière: sur un cachemire ou sur un velours, ce n’est pas la même chose… Et sur un velours il y a ce qu’on appelle la fleur, le reflet du poil dans la lumière qui diffère en fonction de l’ambiance selon qu’elle est électrique, du matin ou du soir. Et aussi selon le climat: la lumière n’est pas la même sur l’Atlantique que dans les îles grecques.» L’on apprend qu’un grain sourd réduit les impacts de lumière. Et quand parle-t-on de tons rompus ou toniques? «C’est comme dans un œuf: le jaune original est tonique, et le jaune battu avec le blanc est rompu.»

Et si pour éprouver la misérable pauvreté de notre vocabulaire chromatique, on lui demande en avisant un luminaire exposé à la couleur indéfinie: «Vous diriez que cette lampe est grise ou mauve?» Il répond: «Elle est platine avec une lumière de cristal et un abat-jour perlé.» Nous apprenons aussi ce qu’est un «kaki vulgaire»: «Quand il est trop réséda, il fait militaire.»

Et le bon goût, en matière de décoration, existe-t-il? Pour Ivé de Lisle, le goût est une affaire de connivence, d’époque. «Prenons l’exemple du goût germanique. Quand vous regardez les marais au nord de Hambourg, vous comprenez que pour compenser la tristesse poignante de ce paysage, il fallait bien, chez soi, une opulence baroque …» Et s’il déplore la tyrannie du beige, de l’écru et de «l’off white» dans les intérieurs contemporains, l’ennemi mortel du goût se cache, selon lui, dans… la fantaisie. «Ça ne veut rien dire. On met de la fantaisie quand on n’a pas de culture. C’est l’accessoire inutile dont on se lasse.»

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