Jackie Stewart, Sir Jackie depuis qu’il a été anobli par le Prince Charles en novembre 2001, est le coureur automobile le plus respecté de la profession. Non seulement parce que l’Ecossais volant fut un immense champion – en 9 saisons, ce triple champion du Monde de Formule 1 a disputé 99 grands prix et en a remporté 27 -, mais surtout parce qu’il s’est engagé pour imposer des normes de sécurité sur les circuits.

Il a vu mourir plus d’amis que la plupart d’entre nous et a failli y rester en 1966, sur le circuit de Spa, pendant le Grand Prix de Belgique. Quelques inconscients lui ont reproché de vouloir tuer l’esprit de ce sport, ce truc de tête brûlé, de mecs qui en ont. Il n’empêche que des morts, sur les circuits de F1 de nos jours, on n’en voit plus.

Cela fait 46 ans que Sir Jackie est le fidèle ambassadeur de Rolex. Une sorte d’union sacrée. Il est présent sur tous les circuits et les concours d’élégance sponsorisés par la marque à la couronne. La rencontre s’est faite à Pebble Beach. Pendant trois jours il a commenté les voitures de collection, citant mille anecdotes. Et surtout, il a pris le temps de faire machine arrière, et de raconter.

Le Temps: Il fallait être doté d’une certaine d’abnégation pour décider de quitter les circuits à votre 99ème course en 1973?

Jackie Stewart: J’avais déjà pris la décision de prendre ma retraite à la fin de la saison en avril. Mon coéquipier et ami François Cevert et moi avions fini premier et deuxième dans trois Grand Prix cette saison-là, ce qui était exceptionnel à cette époque. Ma dernière course à Watkins Glen serait mon 100ème Grand Prix. Mais François est mort lors des essais qualificatifs. Un accident particulièrement horrible. Il y avait tellement de débris éparpillés sur le tarmac que nous avons été forcés de nous arrêter. Nous nous sommes tous précipités à son secours. Il était dans un état abominable. Personne ne devrait jamais voir une telle atrocité. On a beaucoup dit que j’avais arrêté suite à sa mort. C’est faux. Vainqueur ou perdant, de toute manière je me retirais. J’en avais déjà parlé à Ken Tyrell (fondateur et directeur de Matra International, ndlr.), car il fallait qu’il puisse préparer ma succession. Et c’était François qui devait prendre ma place en tant que pilote numéro un. Jody Scheckter avait été choisi pour être le deuxième pilote. Par respect pour François je n’ai pas voulu faire cette course. Ken a été d’accord et a décidé que toute l’équipe se retirait. Je n’ai pas immédiatement annoncé ma retraite. J’ai attendu les funérailles pour faire cette annonce. J’étais exténué. En deux ans j’avais traversé 86 fois l’Atlantique. J’avais eu la mononucléose en 1971. C’était le moment que j’arrête. Je ne l’ai jamais regretté.

Dans les années 60 la sécurité sur les circuits était quasi inexistante. Votre combat pour l’améliorer a été paradoxalement mal perçu par les gens du métier et la presse spécialisée. Comment l’expliquez-vous?

Une partie de la presse spécialisée était contre mes idées. On nous a critiqués, on nous a dit que nous étions peureux, que nous manquions de courage. Pourquoi changer un sport qui remporte un tel succès depuis tant d’années? Mais alors que les voitures devenaient de plus en plus rapides, que les moteurs étaient de plus en plus puissants, passant de 1,5 litres à 3 litres, les circuits eux ne changeaient pas. Pas assez de surveillance, d’équipes médicales, de pompiers. Lorenzo Bandini est mort en 1967 à Monte Carlo car personne n’est arrivé à le détacher de sa voiture quand celle-ci a pris feu, et parce qu’il n’y avait pas assez d’extincteurs. De nos jours cet incident n’arriverait plus. Les services médicaux aujourd’hui sont fantastiques: Mika Häkkinen est mort deux fois lors du Grand Prix d’Australie, il a été réanimé deux fois et il est toujours parmi nous. La sécurité a tellement évolué depuis les années 60: les aires de départ et leurs structures, l’architecture des voitures, les cellules de survie, les ceintures de sécurité, les casques, tout l’équipement a changé. Nous avons même des réservoirs d’essence en caoutchouc qui ne prennent pas feu immédiatement. En ce jour de notre interview, le 15 août 2014, cela fera 20 ans, 3 mois et 11 jours qu’aucun coureur automobile n’est mort, grâce aux améliorations apportées aux circuits et aux structures.

Quel évènement a pu faire évoluer les mentalités, à votre avis?

Quand Jim Clark est mort l’attention à tout à coup été portée sur les problématiques de sécurité, car il était irréel qu’un accident arrive à Jim Clark. Si lui pouvait mourir, tout le monde pouvait mourir. Il était le plus doux, le plus régulier des pilotes, il ne prenait jamais de gros risques. Il conduisait toujours avec une précision étonnante. Ce fut un réveil brutal. Bien sûr ensuite j’ai rencontré de la résistance au changement, si j’avais voulu être populaire je n’aurais pas choisi ce cheval de bataille.

Ce doit être terrifiant d’être prisonnier de sa voiture pendant 25 minutes après un accident, comme cela vous est arrivé à Spa en 1966?

Pas agréable, non. A l’époque le carburant était placé beaucoup plus haut qu’aujourd’hui et l’électricité continuait à tourner. La voiture pouvait exploser à tout moment.

Pour affronter la mort à chaque course est-ce que la passion était plus forte que l’instinct de conservation?

Non, je n’ai jamais vu ça comme ça. Je ne me suis jamais considéré comme courageux, aveugle, ou déconnecté de la réalité car j’ai toujours respecté mes limites. J’ai surement assisté à beaucoup plus de funérailles que toutes mes connaissances. Mais parallèlement j’ai appris gérer mon mental: une fois que la visière est abaissée, je conduis, c’est tout. Quand mon meilleur ami Jochen Rindt est décédé à Monza en 1970, j’étais à ses côtés. Or vingt minutes plus tard, j’étais dans ma voiture. J’ai pleuré avant d’y monter et en en sortant mais ce jour-là, j’ai fait mes tours de piste les plus rapides à Monza. Mon mental était entièrement engagé dans cette course.

J’ai lu que vous aviez commencé votre carrière avec le pseudonyme A.N. Other, pour ne pas effrayer votre mère…

Oui, c’est vrai. Mon grand frère Jimmy était pilote automobile. Ma mère était terriblement angoissée de savoir son fils aîné sur les circuits. Il a eu deux accidents graves et s’est retiré des courses. Ma mère a décrété qu’il n’y aurait pas d’autre pilote dans la famille. Il était impensable que je lui dise que je voulais en faire mon métier. Je partais le matin tôt pour faire de petites courses sans importance qui n’intéressaient pas la presse. Mais quand on a commencé à parler de moi, elle ne l’a jamais admis. Elle ne m’a jamais reconnu en tant que pilote. Quand j’ai arrêté, je suis allé la voir: elle était paralysée et vivait dans une maison de retraite. Or quand je lui ai dit que je me retirais du monde des courses automobiles elle a simplement répondu: «Oh, tu es mieux en dehors de ce monde». Jamais de compliment pour un Grand Prix gagné, pas un «bravo car ceci t’a permis de me payer cette maison de retraite», rien. Quand la presse, la télévision, les grands magazines, me désignaient comme le sportif de l’année, elle ne le relevait jamais. Parce que son fils ne pouvait tout simplement pas être un pilote automobile.

Outre les drames, vous devez avoir nombre d’heureux souvenirs?

La naissance de mon premier fils puis de mon deuxième fils. Parce qu’au final c’est la famille qui compte.

Quelles sont les qualités d’un bon pilote?

Tout d’abord il faut que Dieu vous ait doté d’une bonne coordination, d’excellentes réactions et une vision périphérique élargie. Ensuite, et c’est primordial, il faut apprendre à gérer son mental. J’ai appris à «dégonfler» mes émotions jusqu’à ne plus en avoir. Quand le drapeau tombe, je suis nettoyé, je ne ressens plus rien. J’ai presque gagné toutes mes courses lors des premiers cinq tours de piste, quand les autres pilotes sont encore empreints de doutes, un peu nerveux. Entre votre voiture et vous se noue une relation quasi animale. La voiture peut être un peu nerveuse et vous induire à faire de mauvais choix. Mais si vous savez ressentir ce qu’il faut faire, si vous parvenez à être en symbiose avec elle, elle répondra à votre volonté. Vous devez être doux tout en montant en puissance et en cela votre mental vous aide. J’ai également eu la chance d’avoir des mécaniciens hors pair qui connaissaient mieux leur métier que moi le mien. Pour finir premier, il faut d’abord finir. Or pour ce faire, il faut qu’il n’y ait aucun problème mécanique, ni de roues perdues. On reconnaît les meilleurs en ce qu’ils choisissent toujours les meilleurs collaborateurs. Je pense avoir su motiver mes équipes de manière à ce que j’en bénéficie. Et ceux qui savent contrôler leur mental sont ceux qui réussissent, qu’ils soient sportifs, acteurs, musiciens, CEO ou présidents.

En regardant les voitures de course qui sont truffées d’électronique, on se dit qu’il faut être faut être ingénieur pour être pilote.

Même si ils reçoivent des quantités d’informations, je pense que les très bons pilotes courent toujours à l’instinct. Quelles que soient les statistiques, la technologie, l’élément humain doit toujours primer.

Pourquoi avez-vous choisi de vivre en Suisse?

J’ai déménagé en Suisse car à l’époque le fisc anglais me prenait 93% de mes gains. Et j’ai pris conscience du fait que si je courais encore 5 ans, j’avais deux chances sur trois de mourir. Helen et moi avions deux enfants, Paul et Marc. Cette année-là j’avais gagné 100’000 livres or si je disparaissais, il ne serait resté à ma femme que 7’000 livres pour vivre. Mon comptable m’a dit que s’il m’arrivait quoi que ce soit dans les prochains 2 ou 3 ans, Helen ne pourrait plus payer la maison et n’aurait pas d’argent pour vivre avec les enfants. J’ai donc déménagé en Suisse. Je ne voulais pas me retrouver dans une petite principauté, ni sur une île aux Bermudes ou dans les îles anglo-normandes, je voulais vivre dans un pays où il y avait de bonnes écoles, où nous pouvions avoir une maison avec un jardin, une piscine si je réussissais à gagner assez d’argent, et même un tennis si je pouvais me le permettre. Notre maison était fabuleuse, la vie en Suisse est fantastique. J’y aime la qualité de vie. J’ai d’ailleurs toujours une maison en Suisse. Et puis il y a ma longue relation avec Rolex: vous savez notre collaboration dure depuis 46 ans! C’est très long pour une entreprise, un partenariat pareil. Rolex est une entreprise unique en son genre, typiquement suisse. Je pense qu’il y a des similitudes entre la Suisse et l’Ecosse, les gens se ressemblent: ils sont prudents, réservés, et ils savent qu’ils doivent toujours faire attention.

Lorsque vous étiez jeune vous étiez dyslexique. Est-ce que cela vous a permis à mieux vous concentrer sur un but précis?

Oui. Quand vous êtes dyslexique, vous essayez toujours plus. Jamais je n’ai pensé être le meilleur pilote automobile. Les gens disent que vous devez vous imaginer être le meilleur pour réussir. Je pense le contraire. Car si vous pensez être le meilleur, vous êtes déjà prêt à tomber. Il est beaucoup plus bénéfique de ressentir de l’anxiété. La peur de l’échec m’a rendu plus vigilant, plus concentré, plus attentif aux détails, à la préparation de la voiture, des pneus, du moteur, de l’électronique, de la géométrie, et du reste. Ne pas être trop confiant m’a aidé. Quand vous êtes dyslexique vous avez tellement l’habitude que les gens abusent de vous mentalement! Les professeurs me rabaissaient devant toute la classe, en me disant que j’étais stupide, car je n’arrivais pas à faire ce que les autres élèves faisaient. Dans la cour de récréation mes camarades se moquaient de moi, refusaient de me parler parce que j’étais considéré comme l’idiot. Or pour dépasser ce statut d’idiot, vous devez vous battre encore plus fort, faire tellement de sacrifices, ne jamais rien prendre pour acquis, ne rien laisser au hasard pour ne jamais faillir. Steven Spielberg est dyslexique et il tire son extraordinaire créativité du fait qu’il pense autrement. Prenez aussi l’exemple de Georges Lucas, également dyslexique: qui d’autre aurait pu imaginer une histoire telle que la Guerre des Etoiles? Ou encore Mohamed Ali, qui a su trouver sa superbe manière bien à lui de boxer, Richard Brandson, qui a construit un empire? Pourquoi Warren Buffet est juste un tantinet meilleur que les autres financiers? Il est dyslexique et fait les choses différemment. Tandis que les autres personnes délèguent les détails, nous prenons soin nous-mêmes de tous les détails.

Retranscription et traduction: Dominique Rossborough