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Au départ, ce n’est pas la mode qui m’attirait, mais les femmes en général, à la télé, au cinéma. La mode est venue après. 
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Mode

Jacquemus: «Je me tue à dire que je suis Français et pas Parisien»

Créateur autodidacte, Simon Porte Jacquemus bouscule la mode de la ville lumière avec sa vision poétique d’un sud fantasmé

Simon Porte Jacquemus est né en 1990, la décennie de la guerre du Golfe, du Web, du grunge et de la techno. Mais ce vacarme, très peu pour lui. Dans son hameau de Bramejean, en Provence, pas de rave party, pas de drogues, pas même de boulangerie. Ce fils de paysan a grandi au soleil, savourant les plaisirs simples de la vie. Le goût d’une tomate en été, l’odeur de la lavande, l’émoi des premiers baisers mouillés. Son idole n’était pas Kurt Cobain, mais Isabelle Adjani, Barbara ou Marie Laforêt.

Cette enfance rurale est au cœur de l’univers Jacquemus, la marque de prêt-à-porter féminin que Simon a fondée en 2009 à Paris. Il avait alors 19 ans et aucune formation. Sortes de mini-biographies, ses collections racontent un sud fantasmé où se croisent Marcel Pagnol, Christian Lacroix, Picasso et la tauromachie. Forte, lumineuse, la femme Jacquemus portes des vestes d’homme aux épaules oversize, des pantalons surdimensionnés et des tops un peu foutraques aux couleurs ludiques. L’esprit couture plane à coups de beaux manteaux et de robes moulés à même le corps. C’est très Français, à mille lieues de l’ironie underground ambiante. A la posture subversive des créateurs de sa génération, Jacquemus oppose une naïveté et une désuétude assumées. Et ça marche.

Sept ans après sa création, la griffe a enregistré en 2016 un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros, notamment grâce à un positionnement de luxe abordable. Pendant la Fashion Week de Paris, journalistes, acheteurs et grand public se pressent au défilé du «jeune qui monte». Il y a eu «La Piscine», «les Parasols de Marseille», «Les Santons de Provence» et, dernièrement, «L’Amour d’un Gitan».

Ces performances à l’aura cinématographique n’ont rien d’agressif ni de révolutionnaire, mais Jacquemus sait tirer sur la corde de l’émotion et on en ressort souvent les yeux humides. Bien sûr, à Paris, ce succès en agace plus d’un. Trop jeune le Simon, trop beau gosse, trop média- tisé, trop inexpérimenté pour certains sceptiques. Le compte Instagram du créateur, qui comptabilise à ce jour près de 320 000 abonnés, achève de les énerver.

Sans filtre (ou presque), Simon Porte Jacquemus y partage son quotidien, ses inspirations, son footing au bord de la Seine comme ses dîners mondains. Une mise en scène de soi qui gomme les hiérarchies et abolit les frontières entre le banal et l’exceptionnel, la haute culture et la culture populaire. Une certaine idée de la modernité. Rencontre.

Vous avez grandi à Mallemort, dans le sud de la France. Quels ont été vos premiers contacts avec la mode?

Au départ, ce n’est pas la mode qui m’attirait, mais les femmes en général, à la télé, au cinéma, Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée par exemple, ou Isabelle Adjani. La mode est venue après. Jean-Paul Gaultier est le premier personnage à m’avoir marqué. Il était populaire, passait à la télé, il avait quelque chose d’assez accessible. Et depuis que j’ai commencé ce métier, à 19 ans, j’ai toujours voulu avoir ça en moi, ce côté populaire et accessible.

Vous étiez aussi fasciné par Christian Lacroix…

Oui, ce personnage du sud me faisait fantasmer. A 17 ans, j’ai monté tout un stratagème pour aller le rencontrer. Il m’a donné de précieux conseils, dont celui de ne pas faire d’école de mode.

Mais vous n’avez pas du tout suivi ce conseil!

Non (rires). A 18 ans, j’ai quitté mon village pour intégrer une école de mode à Paris. Mais je n’étais pas du tout à l’aise. C’était très académique, en décalage complet avec les émotions qui m’habitaient. Et un mois après la rentrée, ma mère est décédée. Ça m’a chamboulé, mais ça m’a aussi donné une nouvelle énergie. J’avais envie de réaliser mes rêves au plus vite, de peur que la vie ne s’arrête. J’ai quitté l’école et créé ma marque avec le nom de famille de ma mère, Jacquemus, pour parler d’une femme qui lui ressemble.

Comment décririez-vous cette femme?

Elle sourit beaucoup, elle est solaire, même s’il y a de la mélancolie. Ma dernière collection, «L’Amour d’un Gitan», est assez noire, mais il y a du soleil dans ce noir, quelque chose de chaud, qui brûle. Le sud est omniprésent dans mon travail, il finit toujours par me rattraper.

En mai dernier, vous avez fait défiler votre collection «Les Santons de Provence» à Marseille. Une façon de montrer que la mode ne se vit pas que dans les grandes capitales?

Je n’ai pas cherché à contrer quoi que ce soit. Ma collection parlait du sud, de chez moi, et c’était juste de la montrer là, en présence de ma famille et de mon village. Mais c’est sûr que ça a envoyé un message positif aux jeunes de la région. Beaucoup m’ont dit: «Tu viens de nulle part et tu as fait quelque chose, tu nous as montré que c’est possible.» Depuis mes débuts, je me tue d’ailleurs à dire que je suis Français et pas Parisien, même si Paris m’a tout donné.

Paris fourmille de jeunes et talentueux designers qui rêvent de se faire un nom dans le milieu de la mode. Peu y parviennent. Vous avez atteint ce but très rapidement, malgré le manque d’expérience et de moyens. Votre secret?

Il n’y a pas de recette magique. Ce qui est sûr, c’est que j’ai quelque chose de sincère à raconter. L’histoire de ma mère, ce n’est pas un concept pour faire cool. C’est son nom que je mets en avant, une femme, une Française qui n’existait pas vraiment auparavant. Quand j’ai organisé mes premiers défilés dans une piscine avec mon gang de copines ou dans des arcades de jeux, ça a ouvert une voie à Paris, où tout était assez formaté. Mes vêtements étaient imparfaits, mais mon discours et mon envie de faire ce métier ont touché les gens. Vous pouvez montrer un simple t-shirt banc, si vous avez quelque chose à dire avec ce t-shirt, vous êtes le roi du monde.

Vous êtes aussi très bien entouré. Parlez-nous de votre relation avec Adrian Joffe, le président de Comme des Garcons International.

Quand j’ai rencontré Adrian, je savais vaguement qui il était, je n’avais pas calculé qu’il serait l’une des personnes clés de ma réussite. C’est lui qui m’a donné un job de vendeur chez Comme des Garçons, lui qui a acheté mes premières collections pour Dover Street Market (concept store londonien). Il a pointé un projecteur différent sur moi, et les gens ont commencé à voir autre chose qu’un buzz ou un mec du sud mignon. Aujourd’hui, c’est un ami à qui je peux parler quand j’ai des soucis ou besoin d’être rassuré.

Vos vêtements ont un côté brut et minimaliste qui rappelle parfois le travail de Martin Margiela ou de Jil Sander. Dans quelle mesure ces créateurs vous ont-ils influencé?

A mes débuts, je connaissais leur nom, mais je n’avais pas d’idée précise de leur travail. J’ai fait du minimalisme parce que je n’avais pas beaucoup d’argent et que rajouter des poches ou des boutons coûtait cher. Ma vraie formation a commencé chez Comme des Garçons, où j’ai compris plein de choses sur moi. J’y ai retrouvé des choses que j’aimais chez Cardin ou Courrèges, un certain côté ludique, même si l’approche est plus intellectualisée.

On peut mélanger plein de choses qu’on assimile (...). Si on se respecte et qu’on a quelque chose à dire, ça devient vous

Tous les créateurs piquent à droite, à gauche. Yohji Yamamoto dit quelque chose comme: «Voler, voler, voler à tout le monde et à la fin, si vous volez exactement ce que vous aimez, ce sera vous.» C’est très juste. On peut mélanger plein de choses qu’on assimile, pas seulement chez les créateurs, mais aussi dans la façon de regarder le monde. Si on se respecte et qu’on a quelque chose à dire, ça devient vous.

Vous avez commencé à créer des sacs et des chaussures. Une volonté d’expansion?

J’ai un rapport très ludique avec les sacs et les chaussures, c’est comme faire une céramique ou des objets, c’est ce qui m’amuse le plus. Je ne rêve pas d’avoir une marque où il y aurait 1000 vêtements dans un showroom. Mes collections sont assez petites et je vends ce qu’on voit en défilé. Pour l’instant, je suis heureux comme ça.

Gérer une marque suppose de grandes pressions. Comment protéger cette naïveté qui vous caractérise?

J’ai une vision naïve et beaucoup de poésie, mais je suis aussi directeur de Jacquemus, une entreprise qui emploie 30 personnes. Dès mes débuts, j’ai dû vendre ma collection pour pouvoir payer la suivante. Je suis toujours ce fils de paysan qui faisait le marché avec ses grands-parents, je pense toujours à la vente des produits, ça m’obsède même!

Et si l’on vous proposait la direction artistique d’une grande maison?

Jusqu’ici j’ai tout refusé. Ma grande maison, je l’ai, c’est Jacquemus et c’est le nom de ma mère. Ce n’est pas prétentieux ce que je dis, c’est ce que je ressens.

Si tout s’arrêtait demain, que feriez-vous?

Ce serait excitant de me retrouver au pied du mur et de devoir tout recommencer, vu mon caractère. Je ferais de la mode ou autre chose, peut-être de la photo, des livres, ou ouvrir une auberge. Il y a tellement de façon de créer.

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