Design

Jaime Hayón, designer: «J’aime la variété du désordre»

Designer et artiste fantasque, l’Espagnol Jaime Hayón alimente son œuvre joyeusement barrée en l’enroulant tout autour du globe. Rencontre à Valencia, son port d’attache

Il l’appelle sa base créative: ce grand appartement, au troisième étage d’un immeuble baroque donnant sur une rue pavée du centre de Valencia. Sauf que ce n’est pas ici qu’il crée. Lorsqu’il fait claquer ses derbys rouge vermillon dessinées pour la marque espagnole Camper sur les carreaux de ciment Art déco de ce labyrinthe de pièces, c’est pour chercher une info dans une archive ou regarder des échantillons de tissus. Car sa vie, il la passe hors les murs, dans le joyeux chaos d’une ville qu’il a choisie pour sa vibration authentique et contrastée.

Mais ce matin d’avril, Jaime Hayón, 44 ans, était là pour nous recevoir, dans un français parfait, et avec un débit de parole aussi rapide qu’un cheval andalou au galop. La gaieté qui parcourt son œuvre – ses personnages en céramique, ses tapis à histoires, ses fauteuils enveloppants –, était palpable dans chacun de ses traits. Dans sa silhouette et sa gestuelle d’artiste de cirque. Lui qui a insufflé une énergie burlesque, hypercolorée, au monde du design minimaliste des années 2000. Et est devenu grâce à elle l’un des designers les plus courtisés.

Né à Madrid dans une famille aisée et unie, il a étudié le design industriel avant de rejoindre Fabrica (académie italienne de design et communication financée par Benetton) où il dirige le département de design jusqu’en 2003. Cette année-là, Jaime le fantastique part en roue libre. D’abord poussé par son travail d’artiste, exposé dans les plus incontournables galeries et musées du monde, il se lance dans le mobilier pour Fritz Hansen, Magis, Established & Sons, Bisazza, BD Barcelona, Sé London, Bernhardt Design, Ceccotti et Moooi, tout en posant son humour dans des intérieurs d’hôtel, de restaurants et de boutiques. Mais son intérêt pour l’artisanat et sa créativité hyperactive le poussent aussi à imaginer des pièces décoratives pour Baccarat, Choemon au Japon, Bosa Ceramiche ou Lladró. Le plaçant en tête de liste d’une nouvelle génération de designers à même de brouiller les frontières entre l’art, la décoration et le design contemporain sans jamais perdre le fil de son œuvre.

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T Magazine: Pourquoi avoir choisi Valencia comme base?

Jaime Hayón: Je sentais l’appel de la Méditerranée et doutais beaucoup du choix du lieu idéal. Il fallait qu’il soit proche d’un aéroport international. J’ai pensé à Majorque, à l’Italie du Sud. Puis je me suis décidé pour un retour au pays. Barcelone étant trop touristique, j’hésitais entre Malaga ou Valencia. En visitant la ville avec un partenaire porcelainier, j’en suis tombé amoureux. Elle est toujours très authentique, mêlée au chaos! Le design n’a pas besoin de naître du minimalisme formel. J’aime la variété du désordre. Quand tout est parfait, c’est monotone.

A quoi ressemble une matinée de Jaime Hayón?

En général j’aime l’idée d’être très libre le matin, de me réveiller sans stress. Je fais du sport, du yoga et fréquente un petit fitness près de chez moi. A moins d’avoir besoin de faire des recherches sur des matériaux, je ne vais jamais au bureau. C’est mon équipe qui bosse sur le développement et le suivi de projets. Moi, je prends un grand sac à dos, mon vélo et je passe mon temps dans les bars. Chaque jour est comme une nouvelle aventure.

Je fuis les bulles silencieuses. Il faut du bruit, une télévision allumée, des gens qui parlent fort, des rires»

Pourquoi traîner dehors?

C’est là que je suis le mieux pour dessiner tout le temps. J’ai toujours deux sketchs book et plein de stylos. Un sketch book libre dans lequel je dessine sans penser. Un autre, plus technique, pour développer les projets. J’en ai rempli tellement depuis vingt ans que 200 dessins sont exposés en ce moment à Shanghai. Je cherche un lieu qui a une belle lumière, une terrasse avec un peu d’ombre. C’est une espèce de méditation, tranquille avec mon café. Je reste parfois jusqu’à l’heure de manger, complètement absorbé. Ou je vais carrément m’asseoir toute la journée sur la plage avec une chaise pliante en aluminium que j’accroche à mon sac à dos.

Pendant ce temps, la ville s’anime autour de vous…

Oui, je fuis les bulles silencieuses. Il faut du bruit, une télévision allumée, des gens qui parlent fort, des rires. Je discute souvent avec les voisins de table de football ou je vais faire un tour au marché couvert central qui bouillonne de monde. Il se passe plein de choses qu’on ne voit pas si on est au bureau. Hier j'ai vu un spectacle de cirque! Mes créations naissent de toutes ces observations et ces expériences quotidiennes, donc je suis fier de dire que ce que je fais est le reflet total de ma personnalité.

Vous suivez un fil conducteur?

J’ai une liste des choses en cours sur lesquelles je dois projeter, avec les délais, les étapes et des objectifs chaque semaine. Mais il y a toujours l’intuition de ne pas suivre de plan, même si mon calendrier est très strict. Ce planning, à propos, devient assez décoratif, une folie totale… Vous voulez le voir? Chaque type de tâche ou activité a sa couleur. Le rose poudré concerne des voyages avec de la recherche à faire. Par exemple, ce mois je vais en Italie voir des ateliers qui font de l’impression sur soie. Le vert fluo signifie que je suis à Valencia mais quand il se mélange au jaune canari, je passe du temps avec les enfants. Je vais les chercher à la sortie de l’école, on va faire du skate, on a tous un sac à dos et on cherche des lieux cool où se poser pour dessiner.

J’ai deux vies: celle d’un mec qui traîne ici et celle d’un homme du monde. Mes parents me demandent s’il y a des lieux où je ne suis pas allé. Pas beaucoup. Ces dernières semaines, j’étais dans l’Amérique profonde, à Détroit dans le Michigan, puis en Corée. Ça ne s’arrête jamais. Je me sens chez moi partout. Cela fait un peu peur.

Qu’est ce que vous captez dans ces voyages?

Il y a une systématique: je fais une recherche en amont pour fixer des objectifs de choses à découvrir avec l’aide des locaux. J’explique à mes collaborateurs pour un projet ou une exposition sur place qu’en échange de ce que je leur apporte, il faut qu’ils me suggèrent des expériences et des lieux à visiter: des festivals, des musées de folklore traditionnels, des galeries ou des antiquaires de masques ethniques que je collectionne, une villa d’un grand décorateur du coin, un dîner chez un habitant.

En Corée, la dernière fois, grâce à des contacts au gouvernement, j’ai pu visiter un musée du meuble fermé au public où Brad Pitt avait emmené sa famille. Puis je suis allé chez Teo Yang, l’un des designers les plus connus à Séoul. A Taïwan, j’ai rencontré Si Siang, un artiste qui fait des tigres en porcelaine. J’ai toujours des plannings assez bizarres. Je puise l’inspiration partout: des mangas, les couleurs locales ou l’humour des gens.

Ces multiples influences se nouent ensuite à vos racines ibériques?

Les racines ibériques sont là, mais on peut interroger ce qu’est le style du pays. Je pense qu’on est en train de le faire parce que l’histoire de la création du design en Espagne n’est pas immense. Au niveau de l’art, bien sûr, il y a des influences: les couleurs de Miró, les rondeurs de Gaudí. On est né dans cette atmosphère baroque, moderniste.

Votre enfance était-elle déjà voyageuse?

Non. Mes parents n’étaient pas en quête d’inspirations comme moi. Des fois, je me demande d’où vient ma créativité, sachant que mon père et mes deux frères sont dans la finance et l’immobilier. Je pense que c’est ma mère, qui est un peu folle. Elle vit dans son monde, pleine d’énergie, et passe la plupart de son temps dans la cuisine. Je vois que je suis comme elle: hyperactif, à me fixer des défis tout le temps. Hier, chez moi, elle a décidé qu’on allait cuisiner un gâteau au chocolat pour l’anniversaire de mon ami Javier. Il y a eu dix sortes de tartes au chocolat, chaque fois mieux. Pour ma mère, tout est une aventure. Quand on se voit, on fait tout ensemble: on cuisine on se balade, on boit du gin tonic la nuit.

Toutes mes éditions limitées sont achetées par des musées et des galeries qui les exposent aux côtés de Miró et de Picasso

Quelle est la source de votre soif de créativité?

Mes parents qui ont connu la période sombre de Franco avaient l’esprit très ouvert et m’ont toujours laissé une grande liberté dans l’éducation, avec l’idée que faire des erreurs fait avancer. Je n’ai jamais été brimé. C’est une philosophie qui m’a marqué: ne rien imposer, ne pas se cantonner à une seule voie ou vérité, concevoir chaque projet dans des questionnements successifs, réaliser que la vie est aussi ce qu’on trouve dans les recoins et pas seulement ce qu’on voit au premier plan. Dans ce sens, la créativité pure, limite instinctive et primitive de mes deux fils Vico, 6 ans, et Tys, 5 ans, me donne une énergie folle.

Vous souvenez-vous d’un moment clé de votre carrière?

Lorsque je travaillais pour Fabrica en Italie et que j’ai eu la première opportunité de faire voir mon travail personnel ailleurs. J’étais directeur de la revue Colors Magazine et j’ai approché le galeriste londonien de design art David Gill pour louer son espace. Quand il est venu en Italie pour signer le contrat, c’est moi qui l’ai accueilli à l’aéroport. A l’époque, j’avais les cheveux rouges et une vieille Volkswagen Camandia jaune canari qui sentait fort l’essence. J’étais un personnage bizarre et j’habitais dans une usine au milieu de nulle part. Je m’y suis arrêté dix minutes pour prendre une veste. Mon loft était rempli de dessins, de sculptures en plâtre, d’installations, de toiles gigantesques, de céramiques que je créais le soir en étant bien aviné. David Gill a regardé tout autour et pendant toute la soirée il ne m’a parlé que de ça, et pas du contrat! Il n’en revenait pas que je crée tout ça, comme un passe-temps. Il m’a demandé de lui envoyer une pièce en céramique. Il l’a vendue. Je lui en ai fait parvenir d’autres, si bien qu’en 2002, il m’a pris pour une exposition collective. Un peu plus tard, il m’appelle, hystérique, en me disant que je devais faire plus et financer ma première expo personnelle. Cela a été le moment de réflexion. Un été de folie complète passé à dessiner, à préparer les pièces, à les mettre dans de grandes caisses en bois. J’étais très jeune, je ne pensais pas au futur. Cela a été une époque de crise totale. Je suis tombé amoureux de ma femme. J’ai quitté  Fabrica et suis parti à Londres. Cette expo a été le début de la visibilité de mon propre style. L’ancien directeur du magazine Wallpaper Tony Chambers m’a interviewé et c’était parti.

Le mobilier est venu plus tard…

Oui. Et cela m’a permis de travailler avec des fabricants très créatifs. Certaines pièces comme le fauteuil Ro de Fritz Hansen sont des best sellers. Au point que la collaboration avec la marque danoise représente aujourd’hui 20% de mes affaires. La partie artistique de mon travail prend de plus en plus de place. Toutes mes éditions limitées sont achetées par des musées et des galeries qui les exposent aux côtés de Miró et de Picasso, je trouve ça incroyable!

Vous avez trois bureaux mais une petite équipe de 15 personnes. C’est un choix?

Oui, je ne dépasserai pas ce nombre. Plus, cela me stresse. Je ne travaille qu’avec des gens que j’aime. On bosse ensemble comme une famille, on cuisine ensemble. On discute beaucoup. Parfois, on descend rejoindre une falla (fête populaire). C’est cette ambiance un peu chaotique qui structure notre travail et nous permet d’aller au bout de nos délires. Une fois l’idée aboutie, ce sont des bureaux d’architecture qui dessinent nos projets pour les réaliser.

Sentez-vous le besoin de taire cette agitation mentale parfois?

Le soir, j’aime lire ou écouter des audiobooks en dessinant. Je lis de tout: des romans, des livres d’histoire, des encyclopédies, des trucs sur le bien-être et la psychologie. Le dernier que j’ai lu parlait de l’importance de la respiration…

Mieux respirer, c’était un objectif?

Disons que cela faisait partie du besoin d’apprendre une manière de vivre plus efficace et plus saine ces dernières années. Désormais, je peux être très calme, tout en étant très actif, parce que je prends le temps de faire une chose à la fois. Là je suis avec vous, je ne pense qu’à ça. Puis ce sera le moment des enfants. Lundi, je serai au Salon du meuble de Milan et ce sera le grand stress, mais avant cela il y aura le week-end avec ma famille, une grande paella, l’anniversaire de mon copain Javier… Je suis comme une radio qui se fixe sur une onde à la fois. Je traverse très bien ma vie de dingue grâce à cette méthode.

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