Slash/flash

Jane/Pénélope

Et si les people qui nous font rire ou les créateurs qui nous inspirent n’étaient que des avatars? C’est ce genre de questions que pose cette chronique. Au rayon «pop culture», Jane Birkin, la Pénélope des temps modernes

Sans elle. Sans elle, l’été aurait été tellement moins beau. Sans elle, le cortège des actualités, des gens en vue et des personnalités à voir, toujours un poil (et à poil) vulgaire en été, aurait été moins céleste. Sans elle, nos idoles auraient été un peu plus funèbres, cet été.

Je vous parle de Jane Birkin dont les magazines ont ressorti, cet été comme chaque été, les éternelles et énamourantes photos dans lesquelles on donnerait beaucoup pour vivre – ne serait-ce que dans un coin, ombre de son ombre, ombre de son chien. Jane en robe à crochet. Jane avec son petit panier. Jane lovée dans Serge. Jane insouciante comme une muse qui ne se doute de rien. Jane innocente comme une jeune fille qui ne mesure ni son pouvoir, ni son talent, et c’est pour ça qu’elle est si pleine de grâces. Jane qui renouvelle le mythe de l’élégance à la française avant que celui-ci ne devienne le cliché de magazine qu’il est aujourd’hui.

Jane qui ne sait pas encore qu’elle va faire un truc qu’on aimerait tous savoir faire, un truc qui rendrait nos vies tellement plus héroïques et moelleuses: savoir quitter sans oublier; changer d’étreintes mais rester fidèle; vieillir, radoter (parfois) sans effacer l’apparition qu’on a été jadis. Jane, tordue par des malheurs mais toujours friable. Jane, madone des premières fois qui ont l’air de pouvoir recommencer tous les matins.

Jane Birkin, c’est Pénélope. Dans l’Odyssée d’Homère, Pénélope attend Ulysse, le héros aux mille tours qui tarde à rentrer de la guerre de Troie – il est petit, pas gâté par la nature, cet Ulysse, mais son esprit le rend terriblement beau, divinement beau, ne dirait-on pas justement Serge? Bref, en attendant le retour d’Ulysse, durant le jour, Pénélope tisse une pièce de tissu. Elle l’a promis: je prendrai un autre homme dans ma vie quand j’aurai fini de tisser ma toile. Et chaque nuit, Pénélope détisse en secret ce qu’elle a tissé, pour retarder son remariage et donc la mort effective d’Ulysse. Elle a vieilli, Pénélope. Mais son geste nocturne défait la toile mesurant le temps qui passe, détisse le scénario de mort.

A la fin, c’est Ulysse qui gagne, bien sûr. Mais c’est Pénélope la détisseuse qui entretient sa mémoire, qui ralentit l’effacement du souvenir, qui fourbit le canevas sur lequel la légende pourra se broder. Chaque nuit, elle permet au matin suivant de faire comme si tout recommençait. Comme Jane, sans laquelle la légende de Serge aurait été un peu oubliée et moins dorée. Jane, Pénélope, inusables héroïnes des premiers matins, des premières fois, des élégances obstinées, des recommencements neufs, des promesses qui valent mieux que les serments.


La précédente chronique: Rihanna/Elisabeth II

Publicité