tout cru

Le jargon du vin

Je ne sais pas vous, mais je déteste les gens qui se la racontent en utilisant en société un jargon que seuls les initiés peuvent décrypter. Du genre: «Les cimaises du musée du Prado ressemblent à de vieilles grisailles. Le dernier coup de pinceau doit remonter à Juan de Pareja.» Ou pire, dans le domaine de la finance, où «des vagues de détente des taux longs» cohabitent avec «des spreads de papiers privés» et autres «indices de hedge funds». Vous n’y comprenez rien? Gardez le moral, c’est précisément l’objectif poursuivi.

L’exclusion marche aussi avec le vin. Je ne compte plus les fois où des amis m’ont fait remarquer en s’excusant qu’ils n’avaient jamais senti la fleur d’oranger, l’encens ou la civette dans leur verre. Et qu’ils se sentaient dépassés par tout le cirque qui entoure la dégustation: l’agitation du verre, puis la respiration du nectar, si possible en prenant un air pénétré, et enfin l’aspiration d’un filet d’air au moment de la mise en bouche.

Pour le marché viticole, la question est sérieuse. Car si les commentaires et les rituels pompeux donnent un statut d’expert, ils dressent une barrière infranchissable avec la grande majorité des consommateurs. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le Master of wine Justin Howard-Sneyd. Présent à Montreux début novembre pour la Digital Wine Communications Conference (DWCC), le Britannique a insisté sur la nécessité d’adapter le discours à l’intention des buveurs lambda «qui n’ont aucune envie d’être éduqués en matière de vin».

Pour séduire la grande tribu des non-initiés, il faut jouer sur l’émotionnel. Cela peut passer par un nom et une étiquette originale, l’histoire originale d’un vigneron ou une dégustation organisée dans un contexte agréable. Vous avez sans doute déjà acheté du vin découvert dans la félicité de vacances au soleil. De retour à la maison, il paraît souvent beaucoup moins flatteur.

L’expérience souligne que le «bon» vin est un concept mouvant, et surtout très personnel. D’où l’importance, pour les professionnels, d’utiliser des mots compris par le plus grand nombre, avec un potentiel d’interprétation très large. J’ai retenu la leçon. Ce soir, je servirai un vin canaille et déluré mais sans être racoleur, comme une chanson de Gainsbourg ou un film de Spike Lee. Et tant pis pour ceux qui préfèrent Céline Dion et Luc Besson.