Le tissu blanc qui recouvre les murs des salons de haute couture Jean Paul Gaultier avale tout: les canapés, les chandeliers, les miroirs, comme un immense voile de mariée que Jean Cocteau aurait déposé sur un château endormi. Derrière un paravent, des clientes américaines font leurs essayages; chuchotements des couturières, grands fourreaux suspendus - comme le temps, peut-être - avant que le couturier ne fasse son entrée dans un fracas joyeux.

Jean Paul Gaultier est venu à la mode comme on vient à la scène, avec son petit théâtre du merveilleux et sa galerie de personnages singuliers: punkettes en tutu, Parisiennes au chéchia de guingois, diseuses de bonne aventure, pensionnaires en aube blanche, poupées aux seins coniques et une ribambelle d'hommes-objets, gros bras tatoués et cœur d'artichaut. Dans les années 80, Jean Paul Gaultier était cet homme en kilt et marinière, cheveux platine et Dr.Martens, atomisant l'image même du couturier tout en la popularisant. Depuis, il a fait un disque, How to do That, émerveillé les Anglais en présentant Eurotrash avec Antoine de Caunes, et lancé des parfums à succès et une des premières lignes de cosmétiques pour homme. Il a aussi habillé Yvette Horner et Madonna, créé des costumes pour les films de Pedro Almodovar ou de Luc Besson, tout comme ceux de la chorégraphe Régine Chopinot. Entre autres succès. Un peu plus de trente ans après ses débuts, le nom de ce fils de comptable et d'une caissière, élevé dans un HLM d'Arcueil, résonne aux quatre coins du monde comme un symbole de l'élégance française. Outre sa propre maison de couture et de prêt-à-porter, Jean Paul Gaultier est aussi devenu, depuis 2003, le directeur artistique d'Hermès. Drôle de destin pour un «enfant terrible de la mode». Peut-être parce qu'avant d'être rebelle, Gaultier est surtout un tendre. La mode, chez lui, n'est jamais très loin de la vie; elle inclut plus qu'elle n'exclut, c'est un lieu de métissage et de contre-culture où Paris est à Barbès et les Parisiennes dans une loge de concierge, avec un panache inénarrable. Lors de la rencontre avec Jean Paul Gaultier dans ses salons de haute couture, nous avons beaucoup ri, et disserté un peu sur la notion d'excès. Il est revenu sur les traces de sa vocation, dans un passé encore vivace: un monde de corsets et de danseuses nues, de falbalas et de grands couturiers, guidés par les souvenirs d'un Peter Pan à rayures.

Le Temps: Vous vous êtes toujours singularisé par votre esprit d'indépendance. D'où vous vient-il?

Jean Paul Gaultier: Depuis que j'ai réalisé que le père Noël n'existait pas et qu'on m'avait menti, j'ai toujours remis en question ce que l'on m'apprenait. Lorsque j'ai commencé à travailler comme assistant chez Pierre Cardin, j'avais l'impression que tout était possible, car c'est quelqu'un de très ouvert et de très créatif. Mais ensuite, dans les années 70, je suis allé chez Jean Patou, une maison beaucoup plus conservatrice. Je me suis alors retrouvé face à des vendeuses «couture», très à cheval sur certains codes d'élégance. J'arrivais avec des bottes d'équitation et elles me disaient narquoisement: «Où est votre cheval?» Genre, vous faites une erreur. Il y avait toute une série de règles appliquées sans discernement. Cela m'agaçait prodigieusement. Tel vêtement correspondait à tel contexte, et tout ce qui était beige et or était forcément tenu pour une chose sublime. Mais tout est relatif. Ce qui est intéressant, c'est le décalage. Ce qui ne m'empêche d'ailleurs pas de faire du beige et de l'or aujourd'hui, mais je les mixe avec du cuir et de la fourrure…

– Pour vous, le mauvais goût en soi n'existe donc pas.

– Bien sûr que non! En matière de mode, les critères changent tout le temps. Une chose jugée épouvantable à une époque peut tout à coup devenir extraordinaire parce que l'œil, les envies évoluent. Et vice versa. N'importe quel vêtement peut être élégant, tout dépend de qui le porte, et comment on le porte. La sublime extravagance de certains personnages pourrait être ridicule sur d'autres. C'est lorsque l'on ne se sent pas à l'aise, que l'on triche – ou alors que l'on ne sait pas jouer la comédie – qu'il y a comme une fausse note.

– Y a-t-il toujours une forme d'excès dans votre conception de la beauté?

– Je dirais plutôt d'extrême. Je suis assez attiré par l'excès, mais il y a toujours des limites que je ne franchis pas. Dans ma manière de faire des vêtements par exemple, je garde à l'esprit les limites physiques et psychiques d'une personne. Je n'habille pas seulement des vedettes, j'ai des types de clients très différents. Les vêtements, ce sont avant tout des produits qui s'achètent. Je ne me prends pas pour un artiste. Je suis un artisan qui aime son métier. Je souhaite que les gens achètent mes habits pour eux-mêmes, parce qu'ils ont un coup de foudre, et non pas pour la griffe.

– Régine Chopinot nous confiait lors d'une rencontre la très grande liberté de création qu'il a pu y avoir dans les années 80, lorsque «la mode était à la mode». Est-ce que vous trouvez que cette liberté est moindre aujourd'hui?

– Cette explosion suivait surtout une période de non-mode: dans les années 70, la couture n'était plus un lieu créatif. Saint Laurent mis à part, les couturiers se contentaient de faire vivre leur parfum. La mode n'était plus le laboratoire d'idées qu'elle avait pu être à l'époque de Courrèges et de Cardin. La créativité a repris un nouveau souffle lorsque sont arrivés Rykiel et Kenzo, puis dans les années 80 avec Mugler, Montana, Alaïa. Ils incarnaient autre chose, une nouvelle génération, des idées contemporaines, la mode pour une femme plus jeune. Techniquement, leurs coupes étaient vraiment dignes de la haute couture! Mais moderne.

– Qu'aviez-vous envie d'exprimer avec la haute couture que vous ne pouviez pas faire avec le prêt-à-porter

– Dans les années 80, les défilés, y compris les miens, étaient très spectaculaires. Il y avait 4000 personnes, c'était vraiment des shows, ambiance à la foire à la choucroute. J'en ai pris conscience avec ma collection sur les nonnes présentée à La Villette. C'était très beau, mais lorsque j'ai vu la vidéo, je me suis rendu compte qu'on ne distinguait rien de l'essentiel: les vêtements. J'avais atteint le degré suprême de la prétention; en fin de compte, je ne suis pas metteur en scène. C'est aussi tombé au moment où mon ami et associé Francis Menuge est mort. C'est comme si certaines choses s'étaient élevées vers le ciel, et qu'il fallait passer à autre chose. J'ai donc cherché à organiser d'autres types de défilés, plus intimes. J'ai recréé l'ambiance d'un ancien salon de couture, une présentation aux clientes, sans musique mais avec quelqu'un qui annonce les passages et décrit les modèles: «Numéro un: tailleur marine en alpaga…» C'est la couture telle que je l'avais découverte enfant, telle que je la fantasmais.

– Vous avez tout de même créé de nombreux costumes de scène et de cinéma. D'où vous vient ce goût pour la représentation?

– Pour moi, les vêtements sont indissociables de la manière dont ils sont mis en spectacle. J'ai découvert la mode dans des émissions de télévision comme celles de Jean-Christophe Averty, dans Dim Dam Dom ou encore dans le film Falbalas de Jean Becker. J'ai aussi été fasciné par une retransmission de l'ouverture des Folies Bergères à la télévision. Il y avait une danseuse descendant du plafond avec des bas résille, des strass, des pompons sur les seins et plein de plumes! La mode, pour moi, a toujours été reliée à la musique, à une façon de bouger. J'épouse le point de vue de spectateur, et non du consommateur.

– Vous avez souvent travaillé sur les cultures marginales. En avez-vous un jour fait partie?

– Je suis contestataire, mais je ne suis pas un grand rebelle. Par contre, je suis complètement voyeur: c'est mon métier et mon plus grand plaisir. J'absorbe des images, je m'y engloutis et je les ressors à ma façon, avec le souvenir que j'en ai ou que je veux en avoir. J'ai passé mon enfance avec ma grand-mère et ma mère. Je n'avais pas de frères ni de copains, je n'étais pas le joueur de foot que mes camarades attendaient. Je me suis replié sur moi-même, avec mes rêves et mon monde imaginaire. Mon ours en peluche a été mon premier cobaye: j'ai tenté sur lui une opération à cœur ouvert, que je situais à droite. Elle fut cependant compromise par les seins coniques que je lui avais fabriqués pour pouvoir l'habiller en femme.

– Cette solitude a nourri votre imagination.

– Oui, vraiment. J'ai appris à voir des choses là où il n'y en avait pas, comme lorsqu'on cherche à distinguer des images dans les nuages. J'ai appris à interpréter. C'est la même démarche créative qui m'anime encore aujourd'hui lorsque je crée des vêtements: je prends appui sur des images ou des mots et j'en donne une autre lecture. Lorsque je travaille sur les clichés, c'est pour les transformer et leur offrir un autre visage. J'ai par exemple transposé des vêtements de banlieue dans un langage «couture», et beaucoup travaillé sur la réversibilité des codes masculins et féminins. Parfois, je vais jusqu'au paroxysme du cliché, en l'exagérant tellement qu'il en finit par devenir hyper­réaliste.

– La Parisienne est une figure récurrente dans vos collections. Que symbolise-t-elle pour vous?

– La Parisienne est surtout une Arlésienne, sans vouloir faire mon Christian Lacroix. On ne la voit jamais. C'est un cliché de couture, un fantasme d'élégance. Elle est piquante, ludique, elle rit beaucoup. Elle a ce «je ne sais quoi», ce «suivez-moi jeune homme»… C'est peut-être la Parisienne de Kiraz. Ce n'est pas forcément quelqu'un qui s'habille avec des vêtements chers, c'est plutôt un esprit. Je l'aime lorsque c'est une titi, une gouailleuse, une Béatrice Dalle. Elle n'est pas du tout BCBG. Comme Scarlett O'Hara, elle est capable de déchirer les rideaux pour s'en faire une robe. Je superpose toujours cette figure avec une autre; lorsque j'avais fait ma collection Barbès, elle était incarnée par une Africaine venue à Paris, agrémentant son boubou de fausse fourrure, de chapeaux et de bijoux occidentaux. Ce métissage, c'est aussi la Parisienne d'aujourd'hui, non?

– Longtemps vous avez eu l'étiquette d'«enfant terrible de la mode». Est-ce que vous avez le sentiment de prendre autant de risques qu'avant?

– Je prends surtout plus de rides…

– Plus jeune, vous avez beaucoup parodié la bourgeoisie. Comment maniez-vous ces codes au­jourd'hui?

– Eh bien, je travaille pour Hermès… Il y a quelques années, jamais je ne l'aurais imaginé. Mais j'ai toujours été contre toute forme de sectarisme, j'ai fait la promotion de différentes sortes de beauté. Au début, les filles que je montrais n'étaient pas des mannequins. J'ai par exemple fait défiler Farida parce qu'elle avait un physique différent, qu'elle était très forte et très belle. J'aimais bien les contrastes: les très rousses, les très blondes, les très brunes, les très rondes… les très, les excessives. Alors la bourgeoisie, pourquoi pas? Lorsque je suis allé voir le premier défilé de Martin Margiela pour Hermès, je trouvais qu'il avait fait un sans-faute, qu'il en avait parfaitement compris les codes. Quand Monsieur Dumas m'a annoncé que Martin s'en allait, il m'a ­demandé à qui je pensais pour sa succession. Je lui ai donné des noms et en partant, je me suis dit: «Mais moi, j'aimerais bien.» J'avais envie de me confronter à ce style-là. Je me suis projeté dans cette maison par jeu, par défi. Et c'est devenu très dynamisant.

– Dans leur rapport à l'élégance, comment se différencient les hommes et les femmes selon vous? est-ce qu'ils se différencient?

– C'est un rapport qui a beaucoup évolué au cours de l'histoire. Sous Louis XIV, les tenues masculines étaient peut-être encore plus riches et invraisemblables que celles des femmes: les dentelles, les perruques, les mouches… C'était flamboyant! Avec le début de l'ère industrielle, les représentations du féminin et du masculin se sont beaucoup différenciées. L'homme a échoué dans une sorte de minimalisme monolithique. Cela a recommencé à changer dans les années 60 avec l'unisexe et le corps androgyne des rockers des années 70. Pour ma part, j'ai fait des vêtements pour l'«homme-objet»: un homme assumant sa sensibilité féminine, sans pour autant être une femme. Pendant longtemps, le potentiel érotique masculin a été étouffé. Il ne se montrait pas, on n'en parlait pas. Le vêtement de l'homme était avant tout la marque d'un milieu social. Sa veste, par exemple, devait se fermer en croisant les pans sur le côté droit pour qu'il puisse atteindre son portefeuille facilement. N'étant jamais censée payer au restaurant, la femme portait une veste qui se fermait en revanche sur l'autre côté. Moi, j'ai inversé les côtés (fou rire). Quelle liberté! Sur le plan esthétique, on sera parvenu à une certaine égalité le jour où un mannequin homme sera plus payé qu'une femme. Pour l'instant, c'est le seul métier où c'est l'inverse, parce qu'il est toujours considéré comme un métier d'idiotes. Qu'un homme puisse exploiter son physique n'est pas encore rentré dans les mœurs.

– Quelles sont les silhouettes que vous avez créées et dont vous êtes le plus fier? L'une des plus persistantes est peut-être celle du corset.

– J'y suis en effet très attaché parce que je sais où cette idée est née: lorsque j'ai découvert un corset chez ma grand-mère en 1960, à l'âge de 8 ans. Elle m'avait alors expliqué qu'il fallait boire du vinaigre pour que l'estomac se contracte, et serrer à ce moment-là. Mais c'est avec les seins coniques de Madonna que le corset est vraiment devenu populaire. Les vêtements dont je suis content sont avant tout ceux qui ont correspondu au désir d'une époque, ceux pour lesquels j'ai été le plus juste. Après une période très masculine, lors de la libération de la femme, le corset marquait un retour à une féminité exacerbée, excessive. Madonna portait d'ailleurs mes vêtements avant de m'en faire commande. Pour Recherche Susan désespérément, elle avait acheté une robe avec des bretelles d'homme. C'était à l'époque où les stars payaient encore leurs vêtements!

– Quelles sont les choses que vous souhaiteriez encore réaliser?

– Je n'ai pas d'ambitions matérielles, je ne souhaite pas construire un empire. Je veux continuer à m'amuser dans mon métier, même si cela implique énormément de travail. J'ai la chance de vivre un rêve d'enfant. Alors voilà, j'aimerais simplement que l'arrivée à l'âge adulte se fasse le plus tard possible. Lorsque ce sera le cas, j'aurai l'honnêteté de changer de vie.