Au cours des années 1960, de jeunes architectes, encore étudiants ou fraîchement diplômés, vouaient un culte à un homme discret, économe en paroles, ignoré des amateurs de monuments spectaculaires et boudé par les milieux installés de l’architecture internationale.

Jean Prouvé (1901-1984) était à la fois inconnu et célèbre. Inconnu parce qu’il ne revendiquait pas avec fracas ses interventions dans la construction comme la façade rideau (dont il est l’inventeur) de la tour Nobel, la première tour du quartier de la Défense à Paris (1964-1966). Inconnu bien qu’il ait conçu un bâtiment industrialisable, La Maison des jours meilleurs, pour l’abbé Pierre à la suite de ses appels de 1954-55 en faveur des mal-logés et des sans-abri. Ou une Maison tropicale en aluminium fabriquée en France et montée en Afrique, dont il n’existera que quelques exemplaires devenus aujourd’hui des pièces de collection. Inconnu bien qu’il ait dessiné et fabriqué dans son usine du mobilier scolaire (par définition anonyme) qui a longtemps été celui de nombreuses écoles françaises.

Jean Prouvé, designer, architecte, ingénieur, n’était rien de tout ça puisqu’il ne possédait aucun diplôme. Né à Nancy, en Lorraine, fils de Victor qui participa au mouvement Art nouveau éclos dans cette ville – l’un des plus actifs et l’un des plus brillants d’Europe avec Louis Majorelle ou Emile Gallé –, Jean Prouvé fait un apprentissage de ferronnerie qu’il commence pendant la guerre de 1914-1918. Il s’installe à son compte en 1924 et il réalise ses premiers objets, des luminaires, des grilles et des portes. Mais il ne s’en tient pas à cet artisanat. C’est un inventeur et un bricoleur hors norme. En 1929 il dépose son premier brevet pour une cloison amovible et il ne cessera jamais de s’acharner à résoudre les problèmes pratiques que pose la production de l’ameublement et des éléments d’architecture.

A moins de 30 ans, il s’éloigne des préoccupations décoratives héritées de l’Art nouveau et se lie au mouvement moderne. Il collabore avec Mallet-Stevens et Le Corbusier. Il participe à la création de l’Union des artistes modernes (UAM) dont l’influence sera considérable sur l’évolution de l’architecture et de l’urbanisme. Et fonde en 1931 la société anonyme Les Ateliers Jean Prouvé avec laquelle il produira de l’ameublement, en particulier du mobilier scolaire, mais aussi, à partir des années 1940 et surtout après la Libération, des dispositifs et des matériaux de construction industrialisés, en particulier les 400 maisons pour les sinistrés de Lorraine, des habitats en bois et en fer (les matériaux de la région), usinés puis assemblés en une journée.

Au début des années 1950, une grosse entreprise, L’Aluminium français, entre majoritairement dans le capital des Ateliers Jean Prouvé. Ce sera bientôt la brouille. Prouvé quitte l’usine qu’il a fondée et travaille à son compte.

La ville de Nancy, dont il a été brièvement maire installé par la Résistance au moment de la Libération et qu’il n’a jamais vraiment quittée bien qu’il eût des bureaux à Paris dès la fin des années 1950, lui rend cet été un hommage avec plusieurs expositions et un parcours qui permet de visiter ses réalisations et la maison qu’il s’est construite pas loin des usines dont il avait dû abandonner la direction (lire LT du 2 juillet 2012). Renzo Piano copréside le comité scientifique de ces manifestations et lui rend hommage dans le catalogue. «J’ai beaucoup appris de choses de Jean Prouvé et, comme moi, des générations entières d’architectes, d’ingénieurs et de bâtisseurs», écrit-il.

La dette de Renzo Piano est plus importante qu’un apprentissage de principes. Piano doit à Prouvé sa première grande réalisation et, partant, sa célébrité. En 1971, Jean Prouvé est nommé par le président de la République, Georges Pompidou, à la tête du jury pour le concours international qui doit désigner l’architecte d’un musée d’une conception nouvelle à construire sur le plateau Beaubourg au centre de Paris. Après des débats houleux où Prouvé s’oppose à certains membres de ce jury qui n’aiment pas cet outsider, il arrache la décision. Le bâtiment est confié à deux débutants dont l’architecture de métal, directement inspirée de Prouvé lui-même, va provoquer une formidable polémique. Ces débutants s’appellent Renzo Piano et Richard Rogers. Leur carte de visite est vierge. Elle ne l’est plus aujourd’hui.

Si Georges Pompidou distingue Jean Prouvé en lui confiant la présidence de ce jury, c’est qu’il est un connaisseur de l’architecture ou du design et qu’il est au fait des débats entre l’ancienne génération encore férue de Prix de Rome et la nouvelle génération qui rue dans les brancards. Il sait que le nom de Jean Prouvé est une sorte de mot de passe dans le milieu et qu’il réunit ceux qui s’opposent à la fois au vieux monumentalisme, aux formations dominées par les beaux-arts, au rationalisme froid du modernisme international et à l’usage systématique du béton ou du grand geste architectural. Dans cette génération, on veut construire des logements plutôt que des édifices d’apparat et on défend l’idée d’une industrialisation qui permettrait de démocratiser la qualité des constructions.

Les solutions imaginées par Jean Prouvé, comme celles de Richard Buckminster Fuller aux Etats-Unis (1895-1983), sont donc à la mode parmi ces précurseurs qui deviendront, durant les décennies suivantes, les acteurs de la nouvelle architecture. L’idée d’un habitat décent et confortable pour tous n’est une invention ni de Prouvé ni des jeunes architectes des années 1960. Mais, dans ces années-là, il est difficile de ne pas observer qu’un tel projet se heurte aux habitudes et aux moyens de production. Prouvé se singularise, mais ce n’est pas un maître par les mots, ce n’est même pas à proprement parler un utopiste car c’est un inspirateur par l’exemple. Et cet exemple est d’autant plus séduisant pour une génération refusant l’ordre établi que Jean Prouvé s’est retrouvé franc-tireur malgré lui, marginalisé qu’il était par cet ordre établi.

L’influence de Prouvé ne doit donc pas être recherchée dans des textes et dans des discours, dont les architectes sont friands, mais dans l’histoire et dans son histoire. D’abord au cours des années 1930, quand il crée son premier atelier de production industrialisée à Nancy alors que règne un climat de luttes politiques qui aboutira à la victoire du Front populaire. Puis durant la guerre avec sa participation à la Résistance et aux débats de la Libération qui confiera à l’Etat et aux institutions publiques une fonction protectrice aujourd’hui passablement négligée. Ensuite pendant les années de reconstruction et d’urbanisation accélérées qui obligent à reconsidérer le mode de production de l’habitat, avec son engagement auprès des mal-logés et de l’abbé Pierre.

Jean Prouvé symbolise le refus du monumentalisme et du geste au profit de solutions empiriques au service de tous. Il n’était pourtant ni utopiste proclamé ni inventeur de modèles sociaux; c’était contraire à son tempérament pratique. Mais ses réalisations et ses nombreux projets inachevés conservent une dimension prophétique car la plupart de ceux qui se réclamaient de lui à leurs débuts se sont détournés de son héritage pour se consacrer à une architecture institutionnelle spectaculaire pour l’Etat et les grandes entreprises. Les solutions qu’il a imaginées pourraient servir. L’industrialisation de la construction au service du plus grand nombre, la démocratisation des technologies de pointe en faveur de l’habitat et la modestie en architecture, c’est encore une utopie.

Jean Prouvé, Nancy 2012. Toutes les informations sur www.jeanprouvenancy2012.com. Jusqu’au 28 octobre.

,

Jean Prouvé

«Les limites de l’industrialisation? […] C’est l’industrie qui a réglé tous les problèmes de diffusion de qualité. Qu’espérer d’autre pour les logements?»