Sa lecture du moment? Des livres de catéchisme des années 1930. S’y ajoute la messe, qu’il aime écouter le matin sur France Culture, en marchant. Etrange, ça ne colle pas. On a beau scruter son bureau, étudier le col de son pull en laine italienne: aucun signe de foi religieuse apparent. Pas d’autel, pas d’icônes dorées aux murs, pas de croix ou d’étoile qui pend à son cou. En plus, on connaît le C.V. du bonhomme. Lui, l’ancien trotskiste, lui, le fan de rock psychédélique, un bigot? Non, décidément, ça ne colle pas. On ose: «Mais… vous êtes croyant?» Lui: «Pas du tout, j’essaie juste de comprendre ce qu’il se passe dans la tête des gens et comment on leur a vendu cette histoire de Dieu. Ça me fascine», expose-t-il d’un ton nonchalant.

Comprendre. Le mot revient souvent dans la bouche de Jean Touitou. A 65 ans, ce créateur de mode français semble animé d’une insatiable soif de connaissance. Un besoin de mettre des «parce que» en face des pourquoi, de saisir la doxa pour mieux la combattre. Car Touitou est un radical, un éternel révolté au visage bougon. Mais s’il a accepté de nous recevoir dans son QG germanopratin de la rue Madame, à Paris, ce n’est pas pour parler sociologie ou ethos religieux (quoique). L’affaire, ce jour-là, c’est A.P.C., la marque qu’il a fondée il y a 30 ans à Paris et qu’il dirige aujourd’hui avec sa femme, Judith. A.P.C., la griffe indépendante qui a érigé la simplicité en philosophie de vie. A.P.C., le style qui fédère des personnalités aussi différentes que Nicolas Demorand, Kanye West et Catherine Deneuve. «Jean est un curieux avec une grande ouverture d’esprit, sans préconçus sociologiques, culturels ou raciaux. C’est plutôt rare», loue l’architecte Laurent Deroo, qui dessine depuis dix-sept ans la plupart des boutiques A.P.C.

Bible élégante

Pour fêter les 30 ans de son bébé, le patron n’a pas lésiné sur les moyens. En mars dernier, lors de la Fashion Week de Paris, il organisait un défilé (ce qu’il ne fait jamais) ponctué de rééditions de pièces d’archives. Et en septembre sortait chez Phaidon Transmission, élégante bible de l’univers A.P.C. où se mêlent archives privées, textes et réflexions érudits sur la mode et les images de collections passées. Une façon d’immortaliser l’histoire, de passer le flambeau à ceux qui, comme Jean Touitou, cherchent à comprendre leur époque.

Fêter son anniversaire, très bien, mais n’est-ce pas un peu conventionnel quand on exècre les conventions, Monsieur Touitou? «Si, terriblement. Mais je me suis dit qu’il fallait marquer le coup. Vous en connaissez beaucoup, vous, des créateurs qui tiennent trente ans sans qu’un grand groupe rachète leur marque?» «Jésus-Christ», risque-t-on. Il sourit.

«On ne prend pas le pouvoir en guenilles»

Au départ, il y a la Tunisie, où le petit Jean coule une enfance tranquille à rêver «à la fin de l’école et à la saison de la plage». La première révolte de ce fils de négociant en cuir? «Devoir venir vivre à Paris, où il faisait froid et où les gens n’étaient pas aimables.» Il a 9 ans. A 16, autre âge, autre révolte: Touitou intègre différentes organisations communistes puis devient un fervent trotskiste. Déjà, le militant comprend la charge politique du vêtement. «C’était important d’être bien habillés parce qu’on était censés représenter la civilisation. Mon parti était convaincu qu’il fallait prendre le pouvoir, et on ne prend pas le pouvoir en guenilles.»

Après quelques années à vouloir révolutionner le monde, «une vie insupportable où l’on passe à côté de tout», ce diplômé en histoire de la Sorbonne s’envole pour un voyage initiatique en Amérique du Sud. A son retour, surprise: il devient manutentionnaire puis comptable chez Kenzo. «Je voulais juste être entouré de gens que je trouvais agréables. Il s’est avéré que c’était dans la mode, mais c’était un hasard. Mes collègues venaient de plein de pays différents, ils s’habillaient bien, ils travaillaient dur, mais ils rigolaient aussi. C’était atypique, iconoclaste, extrêmement efficace et en même temps très fou.»

Elégance frugale

Chassez le naturel, il revient au galop. Touitou le militant en avait marre d’être «à contre-courant de tout»? Touitou le créateur de mode sera dès ses débuts… à contre-courant de tout. Quand il monte sa propre affaire, en 1987, il baptise sa société A.P.C. pour Atelier de production et de création, un nom qui fleure bon le marxisme et la lutte des classes. L’époque est aux couleurs criardes, aux épaules surdimensionnées et au lycra. L’ex-coco balance des lignes droites, du kaki et du bleu marine, des jeans bruts, des robes informes sans décolleté ou des manteaux dépouillés à la Joseph Beuys. Les coupes sont impeccables, les matières nobles, et l’ensemble austère, «hystériquement normal», comme il aime à le dire. Très vite, l’élégance frugale, limite frigide, d’A.P.C. devient synonyme de minimalisme. Une paresse intellectuelle, selon le fondateur. «Ce mot induit la facilité. Or, le minimalisme demande un maximum d’efforts. Arriver à se faire remarquer en donnant l’impression de ne rien faire, c’est beaucoup plus dur que de faire de belles robes fluides.» C’est vrai: les basiques d’A.P.C. n’ont rien de basique. Il suffit de les essayer pour ressentir une justesse, un alignement. Une «satisfaction désintéressée», comme le disait Kant. «Il ne peut pas y avoir de concept dans le beau, c’est une question de perception», appuie le créateur.

Le style Touitou, c’est aussi un goût certain de la provocation. Ses saillies assassines envers Karl Lagerfeld («personne ne se souviendra de lui»), Valérie Trierweiler («la first douchebag lady») ou le monde de la mode («un système de coterie, de cour et de corruption») font le miel des médias, qui aiment dépeindre Monsieur A.P.C. en démiurge arrogant et râleur. «Ce n’est ni mon vécu ni ma vision de lui, rétorque son ami Laurent Deroo. Comme A.P.C. est un annonceur très sporadique, Jean a pu conserver une grande liberté de ton, qui doit surprendre dans un milieu habitué à l’autocensure et à la prudence.» «Au quotidien, Jean est plutôt affable, calme et attentif dans l’échange», ajoute l’architecte.

La politique autrement

A trop commenter la forme, on en oublierait presque le fond, à savoir le message fondamentalement progressiste que veut faire passer Jean Touitou. «Il y a dix ans, j’ai dit qu’il était impossible pour une fille de porter une jupe à certaines stations de métro de Paris intra-muros. Mais ça, personne ne l’a relevé.» Et l’entrepreneur d’embrayer sur le travail «énorme» qu’il reste à faire sur la manière dont les femmes s’habillent et se croient obligées de s’habiller. «Je ne suis pas un moine, mais il y a une image révoltante de la femme perchée sur des talons de 11 centimètres et des gros popotins. On les pousse à un vocabulaire de séduction qui est indigne de l’humanité.»

«La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens», écrivait le général prussien Carl von Clausewitz au début du XIXe siècle. Fin stratège, Touitou semble avoir fait sienne cette célèbre citation pour l’appliquer au champ des élégances. «Oui, la mode est effectivement la continuation de la politique par d’autres moyens parce qu’elle signe de façon permanente notre rapport au monde. Plus je vieillis, plus je suis persuadé que ce que nous faisons chez A.P.C. est éminemment politique.»