Son territoire excentré, coincé entre la Suisse et le puissant voisin allemand, valut à l’Alsace une histoire houleuse, à l’origine d’une forte identité propre. 
La région cultive d’ailleurs volontiers, aujourd’hui encore, ses particularismes et ses personnalités au caractère bien trempé. Jean-Michel Deiss, vigneron de 62 ans établi à Bergheim dans le département du Haut-Rhin, en fait indéniablement partie.

L’homme s’avère aussi passionné que passionnant. Erudit, visionnaire et volontiers iconoclaste, il gère avec son fils Mathieu le domaine fondé par son grand-père, Marcel Deiss. Une histoire viticole profondément ancrée dans la famille, installée dans la région depuis 1744, depuis que Jean-
Michel a remplacé son père André il y a déjà longtemps. Une destinée unique, fruit de convictions fortes et de choix pleinement assumés, parfois seul contre tous. Car depuis toujours, refusant de se conformer à un modèle dominant jugé dépassé, incapable de relever les nouveaux défis et de valoriser le terroir alsacien, Jean-Michel Deiss questionne le passé, se projette dans l’avenir, à la recherche de solutions novatrices.

Puzzle géologique

Son principal combat? Les vins de terroir. «Au consommateur en quête d’une bouteille locale, 
les vignerons de la région proposent un vin de cépage. Riesling, gewurztraminer et autres pinots. Dans cette optique, le problème se révèle très simple. Compte tenu de la mondialisation, continuer à fonder l’identité d’un vin sur son cépage – comme c’est historiquement le cas en Alsace – revient à se confronter directement à la concurrence de produits élaborés aux quatre coins du globe, dont le coût de production est en moyenne trois fois inférieur à celui des vins alsaciens.»

Au-delà de l’aspect purement commercial, un argument majeur plaide en effet en faveur d’un changement de paradigme; la présence en Alsace d’une géologie très particulière. Car si la région semble faite pour la culture de la vigne, c’est notamment grâce à l’incroyable mosaïque de roches très diverses, due à la présence de failles, qui compose son sol. Sable, gravier, marne, loess, calcaire, argile, ardoise, granit et même roches volcaniques sont présents dans un puzzle d’une incroyable complexité, constituant autant de potentiels d’expression distincts.

Voilà donc une source de différenciation unique, bien plus singulière que le cépage, qu’il est urgent de mieux valoriser aux yeux de Jean-Michel Deiss. «Pour ce faire, encore faut-il considérer un élément essentiel; le mode cultural de la vigne, explique le vigneron. Pour exprimer pleinement le terroir sur lequel elle pousse, cette liane doit être contrainte par le viticulteur à s’ancrer très profondément dans la terre. Ce qui se révèle contraire à la nature biologique de cette plante qui, si on la laisse s’exprimer librement, développe essentiellement sa partie aérienne.»

Concurrence biologique

Une nécessité bien comprise déjà par les moines cisterciens qui, pour couvrir les besoins en vin de messe de leurs abbayes situées au nord de l’Europe, réussirent l’exploit d’implanter la vigne jusqu’à 100 kilomètres au-delà d’Helsinki grâce à l’augmentation de la densité de plantation. La concurrence ainsi créée entre les plants, artificiellement par l’homme, les contraint à descendre toujours plus profondément dans le sol pour y trouver leurs subsistances et révéler ce qui s’y trouve.

Ainsi Jean-Michel Deiss plante-t-il un nombre de pieds de vigne à l’hectare bien plus important que le minimum imposé par la réglementation en vigueur dans l’appellation. Une aberration d’un point de vue strictement économique, le coût d’exploitation d’une parcelle étant directement corrélé à la densité. Mais une nécessité absolue pour qui ambitionne de révéler pleinement la potentialité et l’originalité d’un terroir.

Une approche complétée par l’introduction d’arbres et d’une flore variée entre les rangs selon un concept d’agroforesterie cher au vigneron: «Cela renforce aussi la concurrence entre les différents organismes et permet – via des protections croisées développées naturellement par les végétaux – de diminuer grandement les traitements nécessaires.» Un cercle vertueux qui nécessite néanmoins une attention de tous les instants et une gestion rigoureuse.

Le domaine, riche de 33 hectares au total répartis sur neuf communes, est en effet composé de quelque 250 parcelles, certaines d’entre elles ne comptant pas moins de 60 cépages différents en complantation. Une hérésie pour tout gestionnaire, une évidence pour Jean-Michel Deiss qui, en période de vendanges, n’hésite pas à fouler aux pieds ses raisins rouges et à installer un lit de camp dans sa cave pour accompagner de nuit comme de jour la naissance de ses vins.

Vigneron atypique

Pas étonnant dès lors qu’il puisse compter de longue date sur la confiance absolue d’une clientèle fidèle. «Depuis toujours mes clients m’ont porté. Grâce à eux, j’ai le privilège de vendre en primeur tous les premiers et grands crus du domaine, et ce depuis plus de 30 ans. Une exception en Alsace. On s’engage sur la qualité et la potentialité de garde de nos vins. Et jamais je n’ai eu un retour. C’est un grand privilège, une énorme motivation qui nous fait avancer et tenter d’améliorer encore ce qui peut l’être.»

Atypique, Jean-Michel Deiss l’est sans aucun doute, avec ses ardents défenseurs et ses quelques détracteurs évidemment. Illuminé pour les uns, visionnaire pour les autres. Force est de constater que ses vins comptent parmi les plus renommés de la région et que, loin de prêcher pour sa seule paroisse, il milite de longue date pour fédérer les énergies en Alsace autour de la défense d’un patrimoine viticole commun hors norme.

Après avoir plaidé et obtenu la reconnaissance de l’AOC pour les 51 grands crus alsaciens, le voilà en effet engagé sur de nouveaux fronts. Comme le développement de l’Université des Grands Vins – dont la vocation est d’être un lieu de pédagogie et d’échange –, la promotion de la dégustation géosensorielle – une tentative de forger un outil de description universel du vin – ou encore la reconnaissance par l’UNESCO des vins d’Alsace comme faisant partie du patrimoine mondial. Noble cause.


A déguster

Domaine de Marcel Deiss, rte du Vin 15, 68750 Bergheim, France, +33 3 89 73 63 37, www.marceldeiss.com