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Jean-Michel Romon, le voyagiste de Rangoun

Il y a vingt ans, alors que la dictature étouffait la Birmanie, le Vaudois y débarquait avec un sac à dos. Désormais, le pays fait figure de destination à la mode, et lui fait partie des gens qui comptent dans le tourisme du Sud-Est asiatique

Energique et volubile, il s’enflamme quand il raconte sa nouvelle aventure. Vers fin juillet, Jean-Michel Romon et ses associés déposeront leur dossier à la bourse de Singapour, où ils espèrent être listés dès le mois de novembre. Constituée d’une agence de voyages, d’hôtels, de restaurants et même de montgolfières, leur plateforme touristique pèse plus de 100 millions de dollars. En décrivant les volumes de papier produits par des cabinets d’avocats spécialisés, il sourit: «Je suis un homme de terrain et je m’éloigne de mon champ de compétences.»

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Dans un petit café de Lausanne, Jean-Michel Romon s’amuse à raconter des débuts plutôt difficiles. Après un apprentissage d’employé de commerce dans une agence de voyages et quelques expériences professionnelles, il découvre la Birmanie en 1996, à l’occasion de l’année du tourisme décrétée par le régime militaire. L’année suivante, à 24 ans, il vend tout ce qu’il possède et débarque à Rangoun avec 15 000 francs, «assez pour tenir une année dans une guest-house à 5 dollars la nuit». Il se souvient de ce temps où il se douchait à l’eau froide: «Le seul luxe, c’était une pizza à 10 dollars.»

Les débuts difficiles d’un expatrié

Dès son arrivée, le Vaudois fonde Asia Holidays, l’une des premières agences de voyages de ce pays un peu plus grand que la France, où vivent plus de 50 millions d’habitants. Les téléphones sont rares, les fax ou les ordinateurs inexistants. Pour réserver un hôtel en province, il faut payer un coursier qui voyage plusieurs jours en bus. Pour appeler l’Europe pendant plus de trois minutes, il faut soudoyer le fonctionnaire des postes. La première année, Jean-Michel Romon accueille moins de dix touristes. Ses économies fondent rapidement: «J’ai songé plusieurs fois à partir.»

Grâce au soutien d’un grand voyagiste suisse, il reçoit 120 touristes la seconde année. Il peut payer un loyer et remplacer le riz par du pain. Par la suite, un partenariat lui permet d’accéder au marché français. Fermée au monde depuis le coup d’Etat militaire de 1962, la Birmanie ouvre ses frontières en 2011. Quatre ans plus tard, elle accueille près d’un million de voyageurs, contre 30 millions en Thaïlande. Jean-Michel Romon se spécialise dans le tourisme haut de gamme destiné aux Occidentaux. Il a l’avantage de l’expérience: «Il y a un écart peu rassurant entre les lois promulguées pour faciliter les investissements étrangers et les pratiques du terrain.»

Pour obtenir des autorisations exceptionnelles, le voyagiste a distribué des bouteilles de whisky et chanté le karaoké avec des ministres

Longtemps desservi par deux uniques avions en provenance de Bangkok, la Birmanie accueille désormais une cinquantaine de vols internationaux par jour. Le Lausannois emploie 400 personnes et génère près de 18 millions de dollars de chiffre d’affaires en organisant les voyages de 8000 à 9000 clients chaque année, au Vietnam, au Cambodge, au Laos et en Birmanie. Il a construit deux hôtels, l’un en pays Karen, et l’autre perché sur les pilotis du lac Inle, l’une des principales attractions touristiques du pays. Il dirige aussi la compagnie de ballons qui survole les 2000 pagodes de Bagan, un site archéologique fréquenté par 500 000 visiteurs chaque année: «C’est comme faire le tour du Cervin en hélicoptère.»

L’histoire tourmentée de la Birmanie

Débarqué à Rangoun la même année que Jean-Michel Romon, le Valaisan Boris Granges décrit «un partenaire et un ami fidèle, un repère dans une vie déracinée». Grand cuisinier devenu lui aussi acteur important du tourisme birman, il analyse un parcours atypique: «D’abord il a pris des risques et il a eu la chance du débutant. Ensuite il s’est acharné face aux nombreux obstacles. Finalement, son instinct de survie lui a permis de se sortir de toutes les situations.» Désormais, le Vaudois diversifie ses placements. Il possède même des parts dans la première fabrique de chocolat du pays: «Le potentiel est énorme mais il faut éviter de froisser les susceptibilités locales.»

Jean-Michel Romon a traversé les vingt dernières années tourmentées de la Birmanie. Quand le voyagiste s’installe à Rangoun, l’Europe et les Etats-Unis imposent un strict embargo au pays. Aujourd’hui encore, il peste contre ces années minées par les sanctions: «Le peuple en souffrait plus que les militaires et ça a permis aux Chinois de prendre le contrôle du pays.» Pour obtenir des autorisations exceptionnelles, le voyagiste a distribué des bouteilles de whisky et chanté le karaoké avec des ministres. Comme d’autres, il a été accusé d’enrichir la dictature. Il s’agace: «Le tourisme a sorti de nombreux Birmans de la misère.»

En 2007, le régime réprime sévèrement la révolution des moines. L’année suivante, il refuse les aides humanitaires quand le cyclone Nargis tue plus de 130 000 Birmans. Les agences de voyages souffrent. Pendant deux ans, Jean-Michel Romon vit au Vietnam et au Cambodge, où il développe de nouveaux circuits touristiques. A plusieurs reprises, il rencontre Aung San Suu Kyi, Nobel de la paix et opposante historique à la dictature. A sa libération, il partage une raclette avec elle. Longtemps assignée à résidence, elle dirige l’Etat depuis 2016. Le Vaudois résume l’un des enjeux d’un pays en pleine mutation: «Le tourisme accélère le développement du pays, mais il menace l’authenticité que recherchent les voyageurs.»


Bio Express

1973: Naissance à Lausanne.

1997: Le Vaudois débarque à Rangoun où il fonde une agence de voyages.

2007-2008: A la suite de la répression de la révolution de safran et peu après le cyclone Nargis, il quitte temporairement le pays.

2011: La Birmanie ouvre ses frontières et accueille près de 400 000 visiteurs.

2017: Avec ses associés, Jean-Michel Romon postule à la bourse de Singapour.


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