Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

la fleur du cuir

J.M. Weston, plaidoyer contre la désindustrialisation

La manufacture de chaussures est un des derniers fleurons d’un savoir-faire qui a quasiment disparu de l’Hexagone. Reportage dans la tannerie et l’atelier où naissent les modèles d’exception

Dans son livre La carte et le territoire, Michel Houellebecq imagine la France d’après la désindustrialisation. Un pays qui, en délocalisant la fabrication de toute chose, a sacrifié ses savoir-faire. Un territoire devenu musée, une nation nostalgique de ses objets manufacturés. C’est ce dont on se souvient en débarquant à Limoges pour visiter la tannerie puis la manufacture de J. M. Weston. Car la tannerie Bastin, à Saint-Léonard-de-Noblat, est une des dernières de ce type dans tout l’Hexagone. Rachetée en 1991 par le groupe EPI, l’installation industrielle qui date de 1806 produit à 80% pour Weston.

Le Limousin était historiquement une région du cuir. Les bêtes qui paissaient sur des terres à perte de vue d’une part et de l’autre les eaux acides du sol et les châtaigniers: tous les éléments nécessaires au tannage végétal du cuir étaient réunis.

Michel Desparains, le directeur de l’installation industrielle de Saint-Léonard où travaillent une dizaine de personnes, explique en détail et dans un jargon oublié les arcanes du métier. Au commencement, il y a les peaux de vache, «uniquement des femelles, car leurs fibres sont plus serrées que celles des mâles», de la race Simmental et Allgäu, «dont le cuir est particulièrement épais». Issus de la chaîne alimentaire, les croupons arrivent par camions d’abattoirs situés en Allemagne et en Autriche.

Durant un an, ces peaux vont être travaillées pour obtenir deux produits imputrescibles: la future semelle dure des Weston côté trottoir, et celle plus souple côté plante du pied. Une autre tannerie située au Puy-en-Velay se charge de livrer le cuir plus fin et souple destiné au-dessus des modèles.

La première étape du tannage végétal consiste à passer les peaux souillées dans un foulon, une immense machine à laver qui, avec de la chaux éteinte, les décape des excréments, poils et autres saletés. Elles sont ensuite placées dans l’écharneuse pour en extraire les résidus de graisse, qui comptent pour un tiers du poids de départ des croupons. Puis commence alors la basserie ou bain de tannins. Une étape qui dure en moyenne deux mois et qui ­consiste à tremper les cuirs dans des jus d’extraits végétaux successifs et toujours plus acides. Le but étant de remplir l’espace entre les fibres pour qu’il n’y ait plus rien qui puisse pourrir.

«On utilise deux sortes de tanins: celui du châtaignier qu’on importe d’Italie et celui du quebracho, un arbre qui vient d’Argentine, nous apprend Michel Desparains. On ne produit malheureusement plus de tannins de ce genre en France.» Les peaux doivent ensuite mijoter pendant près d’un an dans des fosses remplies de chêne broyé dont l’acidité stabilise le tannage. A la sortie de ces puits, avant de pouvoir être livrées à la manufacture Weston, elles sont encore essorées, étirées, nourries à l’huile de foie de morue, séchées puis battues au ­marteau-pilon.

Mais pour obtenir une paire de Weston, il faut encore entre 150 et 200 étapes. C’est à la manufacture, en zone industrielle de Limoges, que se fabriquent concrètement les chaussures. Chaque jour, environ 320 modèles – mocassins, derbys, richelieus et autres bottines et bottes – sortent d’ici. Il existe même une pièce surnommée le «musée» qui atteste non seulement de la longue histoire de la marque mais aussi des nombreuses tentatives et prototypes qui n’ont jamais passé le stade expérimental, à l’image d’une paire en peau de crapaud, «pas assez vendeur», ou d’une autre en éléphant qui date de l’époque où son utilisation n’était pas prohibée.

La manufacture se divise entre plusieurs espaces d’ateliers. Le premier s’occupe de découper et d’assembler les pièces du dessus de la chaussure en fonction des modèles à produire. C’est un espace rempli de machines d’un autre temps, certaines servent à coudre le cuir, d’autres à le perforer ou encore à le cambrer. Attenant à cet espace se trouve la réserve des peaux souples, rangées par couleur et type (vernis, nubuck, cachemire). Sur une étagère à part sont entreposés les cuirs exotiques destinés à répondre aux commandes spéciales: python, lézard, crocodile, alligator, requin, autruche ou encore pécari.

Un autre espace ressemble à un magasin de location de chaussures de ski. Il s’agit en fait des 40 000 formes, indispensables à la fabrication des 12 000 à 14 000 souliers annuels, Weston proposant jusqu’à sept largeurs différentes par modèles ainsi que des demi-pointures.

«Nous nous trouvons ici dans la salle des mariages, explique Romain Aquilo, chargé des commandes spéciales et du suivi des achats de matières. C’est ici que se marient le dessus et le dessous de la chaussure.» Après des mois de mise en beauté, chacune dans leur tannerie, les peaux du Puy-en-Velay et celles de Saint-Léonard sont enfin prêtes à se rencontrer.

Le passage dans cette salle au nom romantique est surtout indispensable aux différentes manipulations qui vont suivre. Pendant au moins 24 heures, les cuirs sont ici «mis en humeur», c’est-à-dire humidifiés pour mieux résister aux différents traitements brusques auxquels ils vont être soumis. «Sans cela, les peaux craquent sous la pression et il ne reste plus qu’à tout jeter.» C’est dans l’atelier suivant que la chaussure prend enfin la forme qu’on lui connaît. Et c’est aussi ici qu’on applique la méthode de montage Goodyear inventée aux Etats-Unis, une technique qui permet d’assembler la semelle et la tige (le dessus de la chaussure) en les cousant à la main l’une à l’autre. Ce système permet aussi de réparer les paires plus facilement, il suffit de découdre puis de recoudre en utilisant les mêmes trous. D’ailleurs à ce niveau de la chaîne de production, les Weston déjà portées mais qu’il faut ressemeler pour les clients rejoignent celles qui n’ont jamais foulé le bitume.

Quelques passages sur diverses machines plus tard, les Weston arrivent enfin à l’atelier de bichonnage. Un espace qui a pour mission de les sublimer. C’est aussi dans cet atelier qu’on s’assure qu’aucune agrafe n’a été oubliée et que les semelles ne présentent aucune imperfection. Il faut que le futur client puisse se voir dans le reflet sous la chaussure comme dans un miroir. «C’est très important que cela soit impeccable, ajoute Romain Aquilo, même si après avoir marché 10 mètres il ne reste plus rien de cette surface parfaitement lisse et brillante…»

En quittant la manufacture et en traversant la zone industrielle de Limoges, qui semble compter plus de revendeurs automobiles que d’industries, on se demande bien à quoi pouvait ressembler la région autrefois, au temps où étaient ici rassemblés les meilleurs fabricants de souliers de toute la France. On repense alors à la tannerie Bastin, au livre de Michel Houellebecq et à la nostalgie des objets manufacturés. Tout en entretenant un mythe, Weston offre aux amoureux de la belle facture plus qu’une paire de chaussures haut de gamme: un pan de l’histoire de l’industrialisation en France.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo lifestyle

Les secrets d'un dressing minimaliste

«Moins, c'est mieux», y compris dans sa garde-robe. En collaboration avec responsables.ch, la blogueuse et auteure de «Fashion mais pas victime» Mélanie Blanc vous donne ses conseils pour acheter modérément et rester branché.

Les secrets d'un dressing minimaliste

n/a