On n’est jamais seul. Même dans la désolitude d’une vie sans ami et sans chien. On n’est jamais seul puisqu’on se tient adossé à des fantômes. Puisqu’on avance malgré soi, emporté par la foule de nos spectres, de nos remords, de nos figures identificatoires refoulées, de nos idoles inavouables, de nos Erinyes fuies et de nos démons nécessaires.

Joaquin Phoenix vient de recevoir l’Oscar du meilleur acteur pour son extraordinaire façon de donner son inquiétude au personnage du Joker. C’est un des plus grands acteurs de son temps. Les bons critiques le comparent à Marlon Brando: Joaquin est dense et granitique. Mais il est capable de faire entrevoir le tremblement de la folie. Joaquin a toujours l’air d’un vampire qui aurait peur du sang.

Comme pas mal d’acteurs hollywoodiens de sa génération (il est né le 28 octobre 1974), Joaquin a eu une enfance bringuebalée. Il est né d’un couple d’artistes du spectacle qui s’embrigadent dans une secte. Une fois leur gourou descendu de son piédestal, les époux retournent à une vie civile, ils changent de patronyme et prennent celui de Phoenix pour signifier la nouvelle existence qu’ils veulent tracer pour leurs cinq enfants, tous plus ou moins acteurs dès leur plus jeune âge. Joaquin perce vite. Le grand public se souvient surtout de son rôle de l’empereur Commode dans Gladiator, mais il a fait encore mieux sous l’objectif de Terry George ou de Paul Thomas Anderson. Il déteste se voir à l’écran. Il forme, avec la comédienne Rooney Mara, l’un des couples les plus inspirants et secrets d’Hollywood. Il a lutté contre l’alcool. Il est végane depuis l’âge de 3 ans. Il est engagé sur plusieurs fronts.

Ceux qui ont à peu près mon âge (je vous rappelle que j’ai bien connu Mathusalem et j’ai fait du water-polo avec Jeanne Calment) peuvent-ils, comme moi, regarder Joaquin Phoenix sans deviner, à côté de lui, le fantôme de son frère défunt? Rappelez-vous: avant que Joaquin ne devienne célèbre, son grand frère River s’annonçait comme une star du septième art, grâce notamment au film My own private Idaho. Las. River décède d’une overdose en 1993. Joaquin l’admirait. Sa carrière ne peut-elle pas se voir, aussi, comme sa tentative d’être digne de la confiance de son aîné disparu?

Dans la Bible, au commencement, Adam et Eve ont deux fils (entre autres). L’un, Caïn, est cultivateur. L’autre, Abel, est éleveur. Pour une sombre histoire de fumée, Caïn tue Abel. La tradition fera de Caïn la proie d’un remords éternel… Et nous, alors? On est tous des Caïn. Comme Caïn, on se sent coupable de la mort des autres, coupable de vivre encore, de continuer tant bien que mal sous le soleil encore chaud.

Ce Joaquin que la mort de son frère idolâtré a marqué au fer noir se sent-il, lui aussi, coupable d’être encore en vie? Cela expliquerait la noirceur de ses sourires, la mélancolie de ses yeux quand il rit. Mais ce serait trop simple. Joaquin est sans doute fils de Caïn le survivant. Mais il est tout autant l’avatar d’Abel le disparu. Un bout de la vie de Joaquin, un peu de son instinct, de ses élans s’en sont allés dans la tombe de son frère. Un peu de Joaquin est mort avec Abel. Un peu de Joaquin est devenu Abel. C’est cette incomplétude qui rend son jeu si déchirant, si vivant. Les gens sans Caïn n’existent pas. Les gens sans Abel sont des tièdes sans fantômes, ni spectres, ni démons. Ils ne savent pas sourire comme on déchire.

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