L’un était plutôt blond. L’autre est très brun. L’un, Alcibiade, est né en 450 av. J.-C. L’autre, Johnny Depp, est né en 1963. L’un, l’Athénien, était le fils d’une grande famille archiriche, suivit l’enseignement des plus lumineux philosophes de son époque, dont Socrate dont il fut l’amant de passage et le disciple fervent. L’autre, Johnny Depp, est le fils d’une serveuse et d’un ingénieur qui divorcèrent, laissant en plan la vie désertique de leur glandeur de fils, qui quitta l’école à l’âge de ses premiers poils, sifflant des bières et grattant sa guitare. Sinon, côté cœur et côté draps, Alcibiade était bisexuel, passait pour un débauché, un amoral. Johnny Depp collectionna les petites amies, de préférence belles, artistes, sans poitrine – quelqu’un se souvient-il que Johnny Depp, avant de partager la vie de Vanessa Paradis, forma avec Kate Moss un couple d’une insolence imprudente?

Scandaleux 

CQFD: Johnny Depp et Alcibiade n’ont rien à voir. Même les derniers sursauts de l’actualité semblent le confirmer. Johnny Depp est en train de voir sa carrière ruinée par sa vie privée, ses mauvaises fréquentations, son procès avec son ancienne femme, Amber Heard. Celle-ci l’accuse de l’avoir battue, maltraitée, mobbée. Une grande partie de ces accusations est sans doute fausse ou, du moins, les torts semblent ici partagés. Mais la passe d’armes entre Johnny Depp et Amber étale tant de linge sale en public que l’acteur est en train d’y perdre non seulement des contrats de tournage mais la réputation de ce qu’il est: un immense acteur. Au contraire, Alcibiade, lui, faisait tout pour scandaliser ses contemporains, pourvu que ses frasques détournassent l’attention – le général athénien n’alla-t-il pas jusqu’à couper la queue de son magnifique chien pour que l’opinion publique en oublie de juger ses traîtrises, ses erreurs de stratégie et ses déroutes militaires?

Et pourtant, Johnny Depp et Alcibiade appartiennent à la même caste, leur destin suit des chemins parallèles. Ils semblent de la race de ces écorchés par naissance qui, à la loterie du talent de la vie, sont nés avec les quatre as dans leur jeu. Trop de promesses, trop de dons, trop d’aura. Trop de sensibilité, aussi. Trop d’attentes, trop de peur de décevoir, trop d’échappatoires – pour Depp, trop de drogues, sans doute. Trop d’autosabotage, peut-être.

Je tords la vérité historique, je force certains détails? Mais c’est précisément ce que nous faisons quand nous assistons, médusés, au petit spectacle que donnent, nos idoles en direct: à une fiction qui nous sert de miroir ou de repoussoir, à un récit que nous construisons pour lire nos vies. Les trajectoires parallèles d’Alcibiade ou de Johnny Depp illustrent une pente que nous suivons peut-être ou que nous redoutons de dévaler. Celle que pourrait résumer une célèbre citation de Romain Gary que je pastiche ici et que je leur dédie: Alcibiade et Johnny, la vie leur a fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne pourra jamais tenir.


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