Qui défile? Des femmes ou des ombres? Et les mannequins qui avancent, l'œil dilué et le maquillage nu, qu'est-ce qu'elles montrent? Des habits ou un cortège d'idées qui flottent?

C'est le genre de questions, vieilles comme le cache-sexe d'Adam et proutproutesques comme une dissert' de gare, qu'on n'ose plus se poser. Tant les défilés de mode, aujourd'hui, ne présentent plus que des produits vendables, des sacs sonnants et des robes portables par une poignée de femmes überriches. Depuis que les marques du luxe ont investi le champ de la mode, les tendances ont remplacé les visions. Tant mieux pour la vraie vie. Mais tant pis pour l'imagination.

Et voilà que Paris a vu s'ouvrir, dimanche, sa traditionnelle semaine de collections féminines pour le printemps 2009. En deux jours, deux shows très forts ont ramené le créateur sur le devant de la scène et éclipsé la notion de marque. Certes, Paris est la patrie des créateurs. Certes aussi, c'est un hasard du calendrier. Mais quand même, ces visions, ne les laissons pas filer, courons-leur après.

Gareth Pugh, d'abord. Il est Britannique, il est très jeune, frêle, il a les ongles peints en noir. C'est la première fois qu'il quittait Londres pour défiler à Paris. Il y a bien quelques manteaux portables, peignoirs d'écailles souples. Pour le reste, comme un Claude Montana, Gareth Pugh dessine des femmes cuirassées - et ce avec un soin du détail qui manque à plus d'une maison de luxe. Cette fois, pas de manteaux de rats, mais des armures de cuir, des empiècements, des cnémides articulées. Des robes qui se terminent comme des fraises - les mêmes qui encagent le cou. Tout est noir et blanc. Noir ou blanc. Robocop? Non, dit Gareth Pugh, mais Ophélie, déchirée entre l'ombre et la blancheur. Non, renchérit le spectateur chroniqueur, tant ces créatures sont plus ludiques, tant leur futur est celui, obsolète, des robots imaginés dans les années 1980. On n'en verra pas grand-chose en boutique. Mais on gardera ces propositions longtemps sur les rétines.

D'autres créateurs réconcilient avec bonheur dressing et théâtre, boutique et atelier. Anne Valérie Hash commence par la page blanche d'un tailleur de laine superjoli, continue par des variations sur le plastron immaculé pour finir, entre autres, sur des robes kaléidoscopiques, des ceintures de corde étreignant un gros volant sur le buste, et des overall de velours cramoisi déliés comme des fourreaux. Bruno Pieters poursuit ses exercices de style, noir, blanc, grammaire masculine comme posée en 2D. Chez Nina Ricci, Olivier Theyskens reste le peintre d'une femme, rock, romantique. D'un rêve, surtout. Court devant, long derrière, tons de peau, de crépuscule brûlé, bas noirs tendus sur sous-bas blancs, éléments de lingeries, brumes, jodpurs à poches ailettes, gaze grise diluant la silhouette, manches gigots basculées. Comment expliquer, ici, le pouvoir d'émotion et l'élégance non seulement de tout le show mais celui d'un simple manteau couleur tilleul foncé, jeté sur un justaucorps gris? Mystère, silence.

Enfin, s'il y en a un qui a réussi à imposer ses visions, sa vision, et à en faire un habit portable et inspirant, c'est Martin Margiela. A Paris, l'invisible créateur belge est l'objet de toutes les discussions. Est-ce vrai qu'il s'en va? En attendant, sa marque fêtait, lundi, ses 20 ans avec une présentation-manifeste, un défilé rétrospectif propulsé vers le futur. Tout ce qui a fait son langage si singulier, ses propositions extravagantes et qui est entré, ensuite dans le langage courant de la mode est repassé, réédité ou revisité. Sa première veste épaulée, 20 ans, pas une ride, et imprimée lundi soir en négatif sur un pan de soie aux rayons X. Les visages masqués de ses modèles. Son travail sur le cercle, imité par tous depuis. L'ironie de tous ses trompe-l'œil, ici, de la toile denim dessinée sur fond blanc. Ses relectures oversized d'un siècle de vestiaire de mode. 20 ans d'habits durables. 20 ans de réflexions et de révolutions. 20 ans à coudre un univers absolument contemporain. Sur ce final, cette réconciliation entre la boutique et la galerie, une pluie de paillettes géantes.

Demain: Des beautés portables chez Dries Van Noten, Balenciaga ou Givenchy.