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Séduction

Julie de Libran, un souffle de liberté chez Sonia Rykiel

Depuis deux saisons, elle dessine les collections Sonia Rykiel. Et depuis deux saisons, on a enfin le sentiment qu’une âme est revenue s’installer dans la maison. Une âme de femme libre. Entretien

La première fois que j’ai rencontré Julie de Libran c’était en 2010, Rive droite, dans des bureaux transformés en podium. Elle présentait la collection croisière de Louis Vuitton qu’elle avait créée et c’était sa première apparition publique officielle . C’était frais, c’était gai, c’était désirable, c’était léger, c’était chic, ça lui ressemblait.

La dernière fois que j’ai rencontré Julie de Libran, c’était en mars dernier, Rive gauche, dans une boutique-librairie de Saint-Germain-des-Prés emplie jusqu’au plafond de dizaines de milliers de livres d’occasion. Elle venait de présenter la deuxième collection qu’elle avait créée pour Sonia Rykiel. C’était frais, c’était gai, c’était désirable, c’était léger, c’était chic, c’était féminin, évident, juste. La directrice artistique a trouvé sa maison.

Les racines de Julie de Libran sont à Vernègues, près des Baux-de-Provence, dans une grande maison solaire où elle a vécu une partie de son enfance. Mais une vie étant souvent faite de déracinements successifs, la Française fut obligée d’en faire pousser d’autres à San Diego, en Californie, où sa famille a emménagé lorsqu’elle avait 8 ans. Peut-on parler de choc culturel à cet âge-là? Elle est passée d’un soleil à un autre.

En 1990, Julie de Libran est partie étudier le design et le patronage à l’Instituto Artistico dell’Abbigliamento Marangoni, à Milan. Puis ont commencé ces riches années pendant lesquelles elle a créé dans l’ombre. Des ombres immenses: celles de Gianfranco Ferré, Gianni Versace, Donatella Versace, Miuccia Prada, et enfin Marc Jacobs chez Louis Vuitton. On lui a proposé la lumière à plusieurs reprises mais trop tôt: elle voulait tout apprendre, tout savoir faire, avant.

En mai 2014, elle a été nommée directrice artistique de Sonia Rykiel, marque qui appartient depuis 2012 au groupe chinois First Heritage Brand à hauteur de 80%. Julie de Libran succédait ainsi au Canadien Geraldo da Conceicao. La première collection qu’elle a signée pour Sonia Rykiel est une évidence, jusqu’aux chaussures, produites par Robert Clergerie, une autre marque du groupe chinois, comme le malletier belge Delvaux et le tailleur Cerruti.

De nombreux directeurs artistiques se sont succédé chez Sonia Rykiel, mais aucun n’a durablement su en rendre l’esprit. Ce côté femme libérée, frondeuse, cette envie d’en découdre avec la mode et les conventions. Julie de Libran n’interprète pas le style de Sonia Rykiel de manière littérale. D’ailleurs, cela n’aurait aucun sens aujourd’hui. Le monde a changé, les libertés aussi. C’est dans l’esprit que tout se joue, dans une légèreté intelligente, dans une profonde compréhension de la femme, qui oscille entre ses obligations et ses désirs, et ne veut pas choisir.

Le Temps: Votre collection printemps-été fait la part belle aux pantalons serrés aux chevilles, aux combinaisons, aux salopettes, au jean, aux rayures. Quels codes vous semblent essentiels chez Sonia Rykiel?

Julie de Libran: La rayure était le fil conducteur de cette collection. Quand je parlais de la maison aux gens autour de moi, c’est toujours ce qui leur venait en tête: les rayures. Je voulais aussi des matières souples, presque une seconde peau, pour que la femme soit libre. En arrivant dans la maison, j’ai voulu la connaître de l’intérieur et je me suis plongée dans les archives, dans l’histoire, dans les vêtements. Puis j’ai refermé les archives et laissé ma mémoire sélective faire le tri. J’ai voulu me laisser la liberté de créer ce que j’avais envie de faire aujourd’hui. J’ai emprunté au passé les bretelles, qui donnent une liberté: quand une femme entre dans un endroit plus chaud, elle peut ainsi ôter son vêtement, sa cape, et les porter comme un sac à dos. C’est un détail assez ludique.

Pourquoi des pantalons resserrés aux chevilles pour l’été?

La maille est un élément fondateur de la marque et j’ai voulu en mettre partout. Ça donne une souplesse, un côté immédiat, confortable. C’était aussi une manière d’établir un lien avec le survêtement: on connaît Sonia Rykiel pour ses magnifiques joggings en velours. Et même si le pantalon que vous avez vu est en «crêpe envers satin», avec son bord côte en maille, il rappelle cette silhouette-là.

Un vêtement ne naît pas par hasard. Il est le fruit d’une époque. Qu’est-ce qui vous inspire, aujourd’hui, lorsque vous créez vos collections?

On ne se rend pas toujours très bien compte de l’influence de l’époque sur la création. Depuis cette maison qui est située ici, à Paris, en plein Saint-Germain-des-prés, ce que j’ai envie de faire c’est d’essayer de rassembler tout ce que l’on est – un savoir-faire français, nos ateliers, nos tissus, notre technique – et les adapter à la vie des femmes d’aujourd’hui. Comme le faisait Sonia Rykiel en son temps. J’ai envie de m’adapter à ces femmes et de faire un vêtement qui soit porté, qui les suivent dans leur quotidien. Mais à ma façon.

Comment se glisse-t-on dans une marque «incarnée» qui fut longtemps le miroir de Sonia Rykiel et de ses préoccupations?

On fait du mieux que l’on peut pour comprendre la marque, l’adapter aux codes, à ce que Sonia Rykiel a bâti pendant quarante ans de mode. Et on essaie d’écrire et de dessiner les prochaines pages de l’histoire.

La mode Sonia Rykiel à ses débuts était un plaidoyer pour une femme libre. Est-ce que la mode aujourd’hui peut encore avoir un impact sur la société, comme ce fut le cas dans les années 70?

Aujourd’hui, les choses vont beaucoup plus vite. Tout le monde a accès à Internet. Mais je crois qu’une mode peut encore aujourd’hui créer un mouvement dans la société. Vous ne pensez pas? Moi, j’y crois. Mais peut-être qu’on vit une période où le marché a pris une telle importance qu’on doit rester très attentif, commercialement parlant. Etre créateur aujourd’hui signifie penser à faire des choses qui rentrent dans toutes les cases. C’est beaucoup plus complexe. On ne se réveille pas en se disant: «J’ai envie de jaune» et on fait une robe jaune, comme ça pouvait être le cas dans les années 80. Cette période était tellement poussée! Même dans la rue, les gens étaient tellement plus créatifs!

Quand on regarde vos collections, on se dit: «C’est juste!» Et pas seulement par rapport à l’esprit de la marque, mais aussi en regard du désir des femmes. Ce désir était perceptible pendant le défilé, qui vous a valu une «standing ovation», je l’ai entendu dans les discussions des invitées. Comment parvient-on à répondre à un désir avant même qu’il ne s’exprime?

Cela me rassure de voir que des femmes comprennent. En même temps, ce n’est pas compliqué. Aujourd’hui, on a toutes envie d’un bon jean, d’une belle matière, d’acheter des pièces qui ont une belle proportion, qui vont nous embellir, qui ont de l’allure, un certain charme, et qui vont durer dans le temps. On ne veut pas jeter quelque chose si dans deux mois ce n’est plus à la mode. Il n’y a pas tant de femmes que cela qui ont ce pouvoir d’achat. Les gens n’achètent plus comme autrefois. Et puis il y a plus d’offre. Quand je trouve une silhouette qui me plaît, dans laquelle je me sens bien, je vais investir. C’est ce que je veux réussir à faire dans cette maison: ré-attirer les femmes dans l’univers de Sonia Rykiel.

Votre mère portait des vêtements Sonia Rykiel quand vous étiez enfant. En devenant directrice artistique de la marque, est-ce que des souvenirs personnels ont émergé?

Lors du premier défilé, j’ai écrit un mot en expliquant qu’il s’agissait d’une sorte de «retour à la maison». Je suis née en France, je suis Française, puis toute la famille est partie à l’étranger. Maman, dans les années 70 s’habillait beaucoup en Sonia Rykiel. J’ai des souvenirs très précis. Ce sont des vêtements qu’elle m’a donnés plus tard que j’ai énormément portés aussi. Pour moi, c’étaient des pièces précieuses car elles faisaient partie de mes racines, de mon enfance: c’était la France. Je l’ai réalisé en arrivant dans cette maison. Ma mère portait la mode de l’époque, du Saint Laurent, du Kenzo, du Rykiel. C’est comme ça que j’ai connu la marque: à travers ses vêtements. Et puis quand je suis arrivée en Italie, dans mon école de mode, Sonia Rykiel était une icône. Elle avait créé une silhouette. Sa propre mode. C’était une vraie influence. Quelqu’un qu’on regardait.

Vous avez le souvenir d’un vêtement en particulier qui aurait appartenu à votre mère?

Absolument. Plusieurs pièces des années 70. Je les ai encore d’ailleurs. Deux cardigans presque identiques, en mohair, des sortes de cache-cœur boutonnés avec un lien. Il y en avait un beige et un bleu. Et aussi un tailleur veste-bermuda, en crêpe envers satin, à porter à même la peau, avec le satin à l’intérieur. Il était noir avec des boutons dorés plats. Je le trouvais tellement élégant! Une silhouette tellement chic! C’était très habillé et en même temps ça n’avait pas d’âge. Je l’ai beaucoup porté aux Etats-Unis. Je surprenais mes amis, car c’était une mode différente.

C’est beau l’idée de porter des vêtements qui ont eu une vie et à qui l’on donne une autre vie.Et lorsqu’il s’agit de vêtements portés par notre mère, ils transportent plus de choses encore, une tendresse, un lien.

Oui, tout à fait, pour moi c’est un vrai lien. Comme je vivais aux Etats-Unis à cette époque, pour moi, c’était aussi un lien avec la France. C’était du vintage mais tellement à la mode. Ce crêpe envers satin, c’est une matière que j’ai voulu retravailler à mon arrivée chez Sonia Rykiel. Je la trouve merveilleuse. Elle se porte à même la peau. On peut l’utiliser du côté satin ou du côté crêpe.

S’il devait y avoir une femme dont le style vous inspire, qui serait-elle?

Celles qui ont créé un mouvement à leur époque, à travers leur créativité et leur passion. Celles qui font ce qu’elles aiment et y croient. Je pense à Coco Chanel, à Miuccia Prada, Sonia Rykiel, Charlotte Perriand, Rei Kawakubo, Sofia Coppola… Je ne peux pas me tenir à un seul nom.

Vous avez travaillé auprès de Gianfranco Ferré, Gianni Versace, Miuccia Prada, et Marc Jacobs. Autant de personnalités puissantes qui ne se ressemblent pas. Si vous deviez garder un conseil fondateur qui vous aurait accompagnée au fil de votre carrière, quel serait-il?

J’ai appris tellement de toutes ces années passées avec eux! J’ai du mal à n’en citer qu’un. Il y a deux leçons qu’ils m’ont apprises: «Fais ce en quoi tu crois» et «Travailler dur porte ses fruits». J’ai tellement travaillé! Tellement! C’est peut-être mon côté américain. On m’a souvent demandé pourquoi je n’ai pris la direction artistique d’une maison que maintenant. C’est parce que j’avais besoin de tout apprendre avant. On m’a proposé des postes comme ­celui-ci, mais je n’étais pas à l’aise. Je ne regrette pas d’avoir passé dix ans chez Prada. Maintenant je suis prête: j’ai pratiqué le dessin, la construction, le patronage, la broderie. J’ai fait des campagnes de pub, j’ai choisi des photographes, des mannequins. J’avais besoin de savoir faire le travail moi-même avant de pouvoir le diriger. Je sais faire mon travail. C’est cela que j’ai appris d’eux.

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