Mode 

Julien Dossena, directeur artistique de Paco Rabanne: «Je propose, et j’espère que les femmes disposent»

Depuis 2013, ce Breton formé à La Cambre de Bruxelles, donne un nouveau souffle à la maison parisienne en inscrivant ses codes radicaux dans la réalité

A une époque où les grandes marques de mode réinterprètent ad nauseam les codes de leur passé doré, voilà cinq ans que Julien Dossena, 35 ans, écrit le futur de Paco Rabanne selon ses propres termes. Sans nostalgie. Sans amnésie non plus. Dès son arrivée dans cette mythique maison des années 1960, le directeur artistique formé à La Cambre de Bruxelles a saisi le potentiel formidablement contemporain du legs Paco Rabanne. Le maître espagnol avait révolutionné la mode en s’adressant aux filles de sa génération, à leur besoin d’émancipation sociale et sexuelle, à leur envie d’un corps conquérant qu'il habillait de matériaux industriels. Pensez aux armures métalliques de Jane «Barbarella» Fonda ou aux robes à pastille ultra-courte de Jane Birkin en boîte disco.

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Autre époque, autres envies. En 2018, les femmes travaillent, font du sport et dansent toujours en discothèque. Séduire est pour elles un plaisir, pas un besoin. Encore moins une dictature énoncée par la gent masculine. Des chasseuses sans hargne. Tout cela, Julien Dossena, ex-recrue du studio Balenciaga sous Nicolas Ghesquière, l’a parfaitement compris. Chez Paco Rabanne, la vie de tous les jours, un legging, un cardigan, un t-shirt grunge, le dispute à l’ultra-technique, une robe métallique comme du mercure liquide, des jupes en acétate. Des pièces radicales mais dédramatisées, appropriables au quotidien. Nonchalamment assis dans le showroom Paco Rabanne, à Paris, Julien Dossena raconte ce vestiaire moderne. La voix douce, le verbe précis.

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Le Temps: Vous avez transformé la cotte de mailles, emblème de Paco Rabanne, en des tenues fluides et légères. Comment êtes-vous parvenu à ce tour de force?

Julien Dossena: Pendant les trois premières années, je n’ai pas mis le nez dans les archives, car je voulais exprimer l’idée que je me faisais de Paco Rabanne au présent. Il a fallu redéfinir l’identité de la marque, loin de la cotte de mailles version Barbarella ou de Grace Jones au Palace, des images iconiques mais très datées. J’ai rapidement intégré plusieurs catégories de vêtements, un pantalon fuseau, une nuisette, un biker, etc. C’est autour de ces pièces de sportswear que j’ai décliné le vocabulaire Paco Rabanne, afin de lui donner une proximité sans pour autant perdre sa radicalité. La cotte de mailles est une matière très délicate et légère, presque comme un nouveau flou qu’on peut porter en toute simplicité avec un pull, un cardigan ou des sandales plates. Les femmes qui sortent de la boutique ne doivent pas se sentir déguisées.

Vos vêtements ne dictent pas aux femmes la façon dont elles doivent dévoiler ou non leur corps. Votre mode serait-elle féministe?

Je me pose toujours la question: «De quoi ont besoin les femmes?» C’est ma façon d’être féministe. Beaucoup de nos clientes travaillent, ont peut-être des enfants, un conjoint ou une conjointe. Elles sont galeristes, médecins ou infirmières. Il faut qu’elles puissent se sentir confortables et séduisantes, mais selon leurs propres termes; je ne veux pas être invasif avec un corps que je n’habite pas. Si je crée une nuisette très décolletée, je vais aussi imaginer un pantalon ou un pull à glisser en dessous, afin que la cliente choisisse le degré de sensualité qui lui convient. Je propose et j’espère que les femmes disposent.

Le mouvement #MeToo vous a-t-il touché au niveau créatif?

Cela fait des années que des amies me racontent à quel point elles se sentent oppressées et désécurisées par le regard des hommes. Le mouvement #MeToo n’a fait que renforcer ce propos et je le soutiens. Mais m’exprimer là-dessus publiquement n’est pas mon rôle, pas parce que je n’ai rien à dire, mais parce qu’est venu le temps d’écouter les femmes. En ce qui concerne les vêtements, je reste persuadé qu’offrir une multitude de choix pour que les femmes s’approprient librement leur corps reste la plus jolie réponse au mouvement #MeToo. J’aime savoir que des femmes se baladent dans la rue avec mes créations et qu’elles leur donnent de l’assurance.

Dans quel environnement s’est construit votre goût pour les vêtements et la mode?

Je suis né au Pouldu, en Bretagne. Avec ma bande d’amis, on avait beaucoup de temps pour s’ennuyer, au sens positif du terme. On lisait beaucoup, on allait tout le temps au cinéma et à la plage, car on a grandi au bord de la mer. Il y avait toute cette culture du surf et du skate qui nous plaisait beaucoup. Mon rapport au vêtement s’est d’abord construit là, avec la vie en maillot de bain, les shortys, les combinaisons en néoprène, les serviettes éponges. A 12 ans, il fallait absolument avoir un t-shirt Oxbow ou Quicksilver, un jean Carhartt. Plus tard, ça s’est précisé avec la musique, car on a commencé à écouter NOFX, Rage Against the Machine et Nirvana, donc on portait des t-shirts de concert. Au lycée, j’ai découvert la techno et les teknivals, des sortes de rave en plein air apparues à la fin des années 90. Ensuite, pendant mes études à Rennes et à Paris, ma sensibilité a glissé vers le milieu de l’art contemporain, où les gens portaient du Margiela ou du Yohji Yamamoto. Mais j’ai vraiment découvert la mode avec les magazines britanniques comme The Face ou I-D. Il y avait beaucoup d’images qui me plaisaient, signées de grands photographes comme David Sims.

Pourquoi avoir choisi la mode comme terrain d’expression artistique?

J’ai toujours aimé dessiner. Enfant, c’était une pratique un peu obsessionnelle et il était inimaginable de ne pas en faire mon travail. Et comme je suis très curieux, la mode m’est vite apparue comme une discipline excitante qui me permettrait de découvrir plein de champs différents. A mes débuts, le concept de direction artistique commençait à se préciser, on voyait des designers qui construisaient des marques de A à Z: architecture, photographie, conception de boutiques, design, mise en scène de défilés, castings de mannequins, recherche de musique et de lieux. Tout en dessinant bien sûr des produits. J’aime cette idée de créer un univers total.

Lorsque vous êtes entré chez Paco Rabanne, en 2013, vous veniez de lancer votre propre marque, Atto. Pourquoi avoir mis ce projet entre parenthèses?

Quand on m’a proposé la direction artistique de Paco Rabanne, je pensais pouvoir diriger Atto simultanément. J’avais 30 ans, je travaillais de 8h à 2h du matin week-end compris, je ne voyais plus mes amis et je n’avais quasiment plus de vie amoureuse. J’ai tenu une année et demie avant de me rendre compte que ce n’était pas l’existence que je souhaitais mener. Il fallait que je fasse un choix, et j’ai compris que le mariage entre ma sensibilité et le nom de Paco Rabanne pouvait être extrêmement positif.

Avez-vous déjà rencontré Paco Rabanne en personne?

Jamais. J’aimerais beaucoup, mais je ne sais pas si lui le souhaite. Quoi qu’il en soit, j’espère qu’il comprend le respect que j’ai pour son travail et en tant que designer et artiste. Il a révolutionné la mode en offrant aux femmes des silhouettes puissantes taillées dans des matériaux industriels, mais il a aussi exploré les sujets de société de l’époque.

Aujourd’hui, la mode peut-elle encore dire quelque chose de révolutionnaire?

Depuis l’avènement du postmodernisme, il n’y a plus vraiment de possibilité d’avant-garde, il faudrait qu’elle s’inscrive dans une révolution culturelle plus globale. Certaines marques tentent pour des raisons marketing de recréer une révolution en citant des idées énoncées il y a cinquante ans. Ça ne me dérange pas, mais ça reste assez stérile. Exprimer un univers créatif total est à mes yeux beaucoup plus révolutionnaire que l’idée d’exprimer une révolution. Pour cela, il faut travailler sur le long terme, les coups d’éclat ne m’intéressent pas.

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