Architecture

La jungle dans la ville

Cette maison individuelle unique en son genre présente une zone verte fertile aménagée sur mesure. Oasis sur le bitume, elle marque la tendance à faire entrer la nature chez soi

L’espace urbain se densifie avec l’intention de préserver la nature. Les espaces, les ressources qui se raréfient, tout porte à l’agriculture urbaine. L’architecture et l’écologie vont de pair et leur synergie se renouvelle constamment. La tendance étant au vert, les maîtres d’ouvrage ont matérialisé l’enveloppe de cette maison qu’on imagine bien dans une saga de Tolkien. Au commencement, une opposition: Ville et architectes n’allaient pas dans la même direction. Bonne initiative de rénover un ancien atelier défraîchi. Pour autant qu’il ne vienne pas gâcher la vue dans la cour intérieure des grands bâtiments locatifs qui l’entourent, au cœur d’une Genève bien conformiste. Finalement se pose une condition en gain de cause, à savoir que l’habitation peut se réaliser pourvu qu’on ne la voie pas. Les heureux propriétaires ont mis du cœur à l’ouvrage, la maison allait disparaître dans une jungle!

Camouflage

Quelques stratégies architecturales ont permis d’élaborer le plan d’action visant à planquer littéralement la bâtisse. La première phase a consisté à encastrer la maison dans le sol, par un rehaussement du terrain autour. La deuxième phase reconstitue un milieu exotique, en concordance avec le souhait de la Ville de dissimuler le plus possible l’habitation. Trois types de plantes ont été sélectionnés pour recouvrir uniquement l’enveloppe de béton de ce «rocher émergeant du sol semi-encastré», comme le décrit l’architecte du bureau Bassicarella à Genève: le lierre grimpant (Hedera helix L.), persistant toute l’année, la vigne vierge, (Vitaceae Parthenocissus) persistante également, dont la couleur passe au rouge lors des changements de saisons. Sans oublier les glycines, aux fleurs blanches qui apportent de la douceur au printemps.

Ici, la nature à l’apparence de jungle a donné un ton plus humain: dans cette oasis il y a de la vie, à laquelle on se connecte et qu’on pérennise. Idéales donc les fougères, pour leur côté sauvage, les palmiers, symboles incontestés des ambiances chaleureuses, des pays du Sud et du climat exotique. L’exotisme à Genève, vraiment? Cela vient du fait que la cour intérieure dans laquelle se trouve l’objet dispose d’un microclimat idéal pour ces plantes, grâce à sa situation à l’opposé des quais et bien à l’abri de la bise, qui souffle fort à deux pas du lac.

Le pouvoir des plantes

Les plantes d’ornement ont trouvé leur place dans la géométrie des pentes créées par le dénivellement du terrain retravaillé afin que la maison semble sortir de terre… ce qui facilite l’arrivée de l’eau. Il y a encore du jasmin, de l’osmanthe, des azalées et des bacs au pied des palmiers remplis de fleurs blanches, de la spirée, ces arbustes de la famille des rosacées dont la taille varie de 0,5 à 2 mètres suivant les espèces. Bassicarella raconte la mise en place du projet: «Les maîtres d’ouvrage, qui ont la main verte, ont parfaitement coordonné ce parterre de fleurs aux couleurs et à l’allure complémentaires. Le besoin de plantes persistantes semble logique dans une approche de longévité du jardin, et d’un entretien pas trop compliqué.» De plus, la menuiserie et les parquets de la maison en zebrano ont été pensés pour marquer une continuité de la nature à l’intérieur.

La paysagiste en charge du projet, Aude Jacquet Patry de Jacquet SA à Genève, accompagnant la passion des propriétaires qui réalisent la maison, exprime une vision concrète de ce rapport à la verdure: «De nos jours, l’espace urbain se densifie, a fortiori en région genevoise, et les modes de vie évoluent, donnant davantage d’importance au bien-être, à l’écologie et au respect de la nature. Réaliser un parc, une zone piétonne ou l’aménagement extérieur d’un bâtiment est devenu un véritable défi exigeant tout à la fois de la maîtrise technique, de l’intelligence urbanistique et de la créativité.» Qui se souvient de Tistou les pouces verts? Ce petit garçon aux doigts magiques qui, dans le conte de Maurice Druon (1957), embellit les prisons et les hôpitaux de fleurs, fait bourgeonner les canons de la guerre et construit une échelle toute fleurie, pour monter retrouver au ciel son meilleur ami mort?
En 2017, pourquoi ne pas se lancer dans un élevage de plantes exotiques en ville comme on cultive des tomates sur son balcon? Cela devient partie intégrante des nouveaux modèles de villes. Aude Jacquet Patry développe le concept des architectes qui était d’utiliser cette nature enveloppante. Le côté résistant des plantes sélectionnées est judicieux, bien que le palmier, arbre phare de la caractérisation exotique du lieu, demande un peu plus de soins: «Les palmiers et les plantes exotiques sont souvent constitués de grandes feuilles et témoignent d’un aspect plus incontrôlé et fou, mais aussi structuré. Très appréciés des architectes, ils correspondaient parfaitement au concept.» Le défi était de taille, ces plantes poussant ici dans un climat, un ensoleillement et une terre qui ne leur sont pas familiers. Ce qui est sûr, c’est que chaque projet est unique et celui-ci dénote une situation assez rare et originale!

Comment intégrer le jardin au bitume? Aude Jacquet Patry pose les jalons: «Dans le cadre de ce projet, nous avons résolu les paramètres techniques liés aux concepts des architectes. 
Il fallait relever le défi et permettre à la végétation de se développer dans un environnement très urbain et relativement ombragé. Le choix des plantes a été capital pour leur bon développement. Le volume et la qualité de la terre, pour un bon enracinement, ont été également très étudiés.» La partie esthétique est importante mais pas suffisante à l’aménagement d’un tel volume de plantes dans un environnement bétonné. Aude Jacquet Patry le souligne: «Au-delà du terme très utilisé, la nature urbaine permet avant tout une réflexion sur le mieux vivre dans les milieux construits. Mieux respirer, mieux intégrer, mieux se détendre et mieux respecter la petite faune, la flore et les insectes qui peuvent s’y développer. La nature n’est plus exclusivement réservée à la campagne. Elle joue également plusieurs rôles: conceptuel et structurel, en définissant les espaces et en témoignant du rythme des saisons.» Ici, la nature urbaine a joué un rôle fondamental, principalement dans la préservation de l’intimité de l’habitation.

Phénomène de mode

A la question de la tendance, la paysagiste abonde. «De plus en plus de personnes ressentent le besoin de faire entrer la nature chez eux. Ce n’est toutefois pas simplement un effet de mode, sinon une véritable prise de conscience d’une certaine urgence: plantes dépolluantes pour l’intérieur, ruches et potagers urbains, permaculture, écoquartiers. A chaque échelle, les espaces libres sont repensés dans un esprit de nature urbaine.» Le rôle du jardin est multiple, il entre dans le sillon émotionnel de la notion de foyer. Dans les aménagements privés notamment, les traditionnels rosiers et les allées bordées de buis cèdent du terrain à une végétation fleurie plus sauvage. En témoigne l’objet présenté ici, dans une dynamique tout actuelle. Alors quel est le secret pour réussir une telle réalisation? «D’avoir un architecte paysagiste qui comprenne les besoins de son client, sourit Aude Jacquet Patry, et qu’une bonne alchimie s’installe entre eux. Il est indispensable d’être créatif. Ensuite, le bon choix des plantes, des matériaux, une bonne connaissance du sol et un entretien de qualité sont les ingrédients d’un jardin réussi!»

«Faire entrer la nature 
chez soi est plus la prise 
de conscience d’une certaine urgence que la réaction 
à un effet de mode»

Aude Jacquet Patry, paysagiste

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