Ce qui frappe d’emblée, c’est la sérénité qui règne au sein de la pièce, un immense espace à la luminosité quasi aveuglante. Ici, on parle à voix basse, avec une étonnante retenue. Symphonie du silence. Comme pour ne pas troubler le travail de la main, qui cède rarement du terrain aux quelques discrètes machines à coudre. Ici, au cœur du très chic XVIIIe arrondissement de Paris, ce sont les ateliers haute couture de Christian Dior. Et contrairement aux apparences, ce dimanche de janvier a quelque chose de tout à fait exceptionnel: demain aura lieu le défilé haute couture printemps-été 2020 de la maison française, l’une des marques phares du groupe LVMH. Un événement mondain qui attire tout ce que le show-business compte de célébrités, une superproduction scrutée par plusieurs milliers de spectateurs par le biais des réseaux sociaux. De quoi impressionner les foules. Mais pas les quelque 70 petites mains des ateliers Dior, même à J-1.

«Nous n’avons pas pour habitude d’être pris par le stress. Les personnes de l’atelier sont même encore plus calmes et concentrées lorsqu’il s’agit de finaliser les robes», assure Florence Chehet, première d’atelier Flou chez Christian Dior, là où se travaillent les tissus fluides et évanescents. Par opposition, l’atelier Tailleur façonne les pièces plus structurées comme la veste Bar, icône du New Look, la silhouette en sablier façonnée par Monsieur Dior en 1947. Cette organisation bicéphale œuvre depuis près de trois mois à la collection imaginée par la directrice artistique, Maria Grazia Chiuri. Soit 77 tenues entièrement réalisées à la main, dont certaines ont nécessité jusqu’à 1200 heures de travail, comme ce tailleur Bar d’entrelacs d’ottoman natté d’or. «Trois mois, c’est rare! En général, c’est plutôt entre deux mois et deux mois et demi», précise Florence Chehet.

Déesses modernes

Le travail titanesque des ateliers prend toute son ampleur le jour du défilé. Grâce à la mise en scène d’abord: sur invitation de Maria Grazia Chiuri, l’artiste Judy Chicago a eu l’idée un peu dingue d’installer dans les jardins du Musée Rodin une gigantesque structure gonflable à l’image d’une déesse. A l’intérieur de cette structure, 21 bannières géantes scandant des messages féministes comme «What if women ruled the world?» («Et si les femmes dirigeaient le monde?»). Un écrin monumental pour une collection engagée: au détour d’un drapé, les robes de soirée inspirées des péplums racontent l’allure majestueuse et la sagesse d’héroïnes proto-féministes comme la déesse Athéna. Les cols amples et les tissus lamés des tailleurs Bar subliment une silhouette affirmée et sans complexe. Les motifs épis de blé dorés rappellent quant à eux la puissance créatrice des femmes. En bref, des parures néo-antiques dont l’élégance sonne comme une évidence.

A lire aussi: Chanel, au nom de la main

Comment imaginer que, la veille, certaines couturières vivaient encore un casse-tête chinois? Comme ce duo chargé de démêler plusieurs mètres de fil de soie doré pour confectionner des ceintures torsadées… de trois mètres chacune. «Hier, on en a réalisé une, et elle a été validée, il nous en reste neuf à faire.» Il y avait aussi ces couturières chargées de combler la broderie d’un ourlet à la suite d’un essayage auprès de Maria Grazia Chiuri. «Nous avons commencé à 8h30 ce matin. Là, il est 16h et nous ne savons pas quand nous finirons», confient-elles avec un léger sourire. Ou encore cette modéliste, venue aider ses camarades premières mains à terminer leurs robes. «Je fais un ourlet avec la technique du roulotté main. C’est une finition haute couture à l’ancienne. C’est très long à faire, mais Maria Grazia, c’est ce qu’elle aime.»

Rituels sacrés

Au fil des collections et des prouesses techniques, ce n’est pas seulement la sauvegarde d’un artisanat qui se joue, mais aussi la transmission du patrimoine de Dior, dont les rênes créatives sont passées entre les mains des plus grands couturiers et directeurs artistiques, tels Yves Saint Laurent (1957-1960), John Galliano (1996-2011) ou encore Raf Simons (2012-2015). Première femme à avoir intégré la maison depuis sa fondation en 1946, Maria Grazia Chiuri ne s’est jamais laissé intimider par cet illustre héritage. Depuis son arrivée en 2016, elle n’hésite pas à célébrer ses prédécesseurs en remettant certaines archives au goût du jour. Une façon d’instaurer un dialogue créatif qui se lit à même le vêtement. Quant à ses liens avec les ateliers, l’Italienne maintient le rituel consistant à laisser les couturiers et les couturières choisir «leurs» silhouettes. «Au départ, Maria Grazia Chiuri nous soumet les croquis de sa collection. C’est moi-même qui les présente aux membres de l’équipe, et chacun choisit celui qu’il souhaite réaliser. Mon rôle est aussi de faire en sorte que chaque dessin soit attribué à la personne la mieux à même de réaliser la robe. Les choix découlent souvent de l’émotion qu’ont mes collègues en découvrant le croquis… Ils ne se trompent jamais et réalisent des choses merveilleuses», souligne Florence Chehet.

Au sein de l’atelier Tailleur, chacun.e travaille également sur «ses» pièces. Et comme au sein du Flou, la fierté d’exécuter des gestes propres à la haute couture est palpable. Ainsi, la veille du défilé, une couturière travaillant depuis vingt-six ans chez Dior prend le temps d’expliquer l’anatomie d’une veste haute couture. «Dans les versions de prêt-à-porter classiques, l’entoilage [les différentes couches de tissus placées entre la doublure et le tissu extérieur pour assurer le tombé d’une veste, ndlr] est thermocollé au fer chaud, et avec le temps la veste vieillira mal. Tandis que chez nous, on va coudre du triple organza à la main, point par point. Ce qui fait que dans cinquante ans, la veste sera toujours aussi belle.»

Pour les petites mains comme pour les premières d’atelier, le plus beau moment d’une collection reste le défilé, lorsque «leurs» pièces sont présentées au monde. «C’est un moment très émouvant: on découvre nos robes d’une nouvelle façon et elles prennent vie sur les mannequins», confie Florence Chehet. Et la première d’atelier d’ajouter: «Je suis fière de ce que nous réalisons. Monsieur Dior disait à propos des femmes: «Je veux les rendre belles et heureuses.» Aujourd’hui, nous perpétuons son souhait.»

Lire également: Mode éthique, mode d’emploi