Le designer qui aime les gens

Style Figure du design contemporain, le Néerlandais Jurgen Bey parle de son travail ce soir à la HEAD de Genève

Des dossiers de chaises d’époque plantés dans un tronc. Produit en 1999, le Tree-trunk Bench est cet objet sensationnel qui résume assez bien la tornade qui souffla sur le design dans les années 2000. Le vent venait alors du Nord, et pour une fois des Pays-Bas et non de Scandinavie.

A l’époque, le mobilier cultivait les lignes droites et une palette minimale qui allait du blanc au beige en passant par le noir, mais pas vraiment au-delà. Bref, à la fin du XXe siècle, la beauté intérieure s’ennuyait ferme. Et puis sont arrivés les Hollandais. Le collectif Droog d’abord, qui, en accumulant des tiroirs de bric et de broc maintenus ensemble par une sangle, exploitait l’idée «redesign» de produire un meuble à partir d’autres meubles. Marcel Wanders ensuite, qui, à travers sa marque Moooi, remettait du pop dans l’aménagement contemporain en jouant avec le kitsch des motifs traditionnels de l’artisanat batave. Et puis Jurgen Bey, le designer de cette banquette arboricole qui mixe pour rire l’écolo et le grand style.

Jurgen Bey, donc, l’un de ces designers contemporains qui a exercé une influence majeure sur toute une génération. Celle de Maarten Baas notamment – qui crame des chaises de Charles Rennie Mackintosh et les maintient chimiquement au stade carbonisé – qui fut son élève à l’Académie de design d’Eindhoven, la pépinière mondiale des créateurs de formes. Et qui sera ce soir à la Haute Ecole d’art et de design de Genève pour parler de son travail.

Il expliquera peut-être que dans sa jeunesse il se voyait vétérinaire et pas du tout designer. Une passion animale motivée par une sitcom et son acteur fétiche James Herriot, «qui sortait avec de très belles femmes. J’appartiens à la génération télévision», racontait Jurgen Bey lors d’un précédent passage à Genève. «J’ai ensuite découvert le design alors que mes parents n’étaient pas du tout là-dedans. Mon père tenait un bar, un genre de Hard Rock Café où 400 personnes défilaient chaque week-end. Mon côté sociable vient de là. J’aime beaucoup discuter avec les gens et échanger des idées. Je crois que c’est en dialoguant que l’on fait du bon design.»

Au point d’avoir regroupé autour de lui toute une famille de collaborateurs «pour partager les savoirs de la même manière que dans une bibliothèque on emprunte des livres pour acquérir de la connaissance.» Y aurait-il ce petit côté «sculpture sociale» de l’artiste allemand Joseph Beuys chez le designer néerlandais Jurgen Bey? Sans doute. Social Sculpture, c’est en tout cas le nom donné à une série d’assises droites comme des totems produite en 2009 par le Néerlandais.

Avec sa femme l’architecte Rianne Makkink, Jurgen Bey dirige depuis 2002 le studio Makkink & Bey qui s’applique à rendre les espaces communs confortables et conviviaux, notamment le mobilier de bureau. «On essaie de proposer autre chose que des alignées de tables, affreuses et déprimantes. J’ai pensé, par exemple à des sièges sur lesquels les gens pourraient manger et travailler.» Les énormes Ear Chairs avec leurs oreilles d’éléphant sortent aussi de ce think tank du boulot. Des fauteuils relax, mais complètement adaptés au nomadisme en entreprise, et dont les rabats isolent l’usager des nuisances extérieures tout en incitant aux tête-à-tête entre collègues. Mieux que des sièges, des cocons pour rassembler les gens.

Son côté fédérateur, Jurgen Bey l’exprimait aussi il y a quelques années dans un projet de vaisselle dépareillée. Broken Family consistait en une série de plats en porcelaine récupérés à droite et à gauche et qu’une trempette prolongée dans un bain d’argent rendait d’un coup uniforme. Prendre du vieux, pas seulement pour faire du neuf, mais pour aussi redonner un sens aux objets du quotidien. L’un des premiers projets à qui Jurgen Bey doit la gloire est une lampe. Une suspension en cristal de salle de bal enveloppée dans un abat-jour semi-transparent en verre-miroir. Eteint, le luminaire ne montre que sa face réfléchissante. Allumé, il dévoile le lustre planqué derrière. Et d’un coup c’est la beauté surannée de l’ancien qui donne du caractère à ce Light Shade Shade complètement contemporain.

Conférence de Jurgen Bey, 19h à l’auditoire de la HEAD, 15, bd James-Fazy, www.hesge.ch/head

Son père tenait un bar où 400 personnes défilaient chaque week-end. Son côté sociable viendrait de là