Mode

Kevin Germanier, créateur: «J’aime mettre les pieds dans la boue»

Avec ses silhouettes ultra-glamours réalisées à partir de déchets textiles, le créateur d’origine valaisanne Kevin Germanier donne un nouveau souffle à la mode durable, loin des robes en toile de jute

Le créateur Kevin Germanier sera présent au forum Imagine, organisé par «Le Temps» et la HEAD-Genève, le 4 décembre à Genève. Il participe à une table ronde intitulée «S’habiller dans une société durable».

Lors du dernier MET Gala, l’événement mode le plus attendu de l’année outre-Atlantique, à New York, la mannequin brésilienne Isabelle Boemeke a fait sensation grâce à une robe sculpturale en tulle transparent orné de bandelettes pailletées, le tout associé à d’extravagants volants rose fluo. La tenue était d’autant plus étincelante qu’elle avait été entièrement conçue à partir de déchets textiles. Le créateur? Kevin Germanier, 27 ans, finaliste du dernier Prix LVMH pour la jeune création. Passé par la Haute Ecole d’art et de design de Genève avant d’intégrer la prestigieuse Central Saint Martins de Londres, ce Valaisan installé à Paris offre un tout nouveau visage à la mode durable: glamour, maximaliste, sans jamais verser dans le ridicule ou l’importable. Loin des tapis rouges, l’upcycling pop de Germanier – la marque que Kevin a fondée en 2018 en parallèle d’un stage chez Louis Vuitton – se décline également en jeans, en t-shirts, ou en sacs. Autant d’articles de seconde main que le Valaisan remodélise à sa manière, à l’image de cette étonnante technique de «broderie sans fil» à coups de silicone et de vinaigre blanc.

Retrouvez nos articles consacrés à la mode

En près de deux ans d’existence, les créations de Germanier ont déjà séduit de nombreuses stars comme Björk, Beyoncé ou Lady Gaga, mais aussi des superstars de la K-pop comme la chanteuse Sunmi. Présentée lors de la dernière Fashion Week de Paris, la collection printemps-été 2020 rend un hommage flamboyant à Sailor Moon, la muse du créateur. Soit une explosion de teintes pop, de strass et de rubans, qui fait écho à la puissance de l’héroïne de manga, apparue au début des années 1990. «Au Japon, c’était la première fois qu’une figure féminine était représentée sans un homme, que ce soit un frère ou un mari. Elle a montré que les femmes n’étaient pas que des mamans, mais qu’elles pouvaient aussi être des héroïnes modernes.» Rencontre haute en couleur.

Quel est le point de départ d’une collection Germanier?

Je n’ai pas d’idée préconçue, je pars toujours des tissus et des différents matériaux que je trouve. Sauf que je ne suis jamais allé dans un grand salon textile, cela ne me correspond pas. J’aime mettre les pieds dans la boue, aller dans les usines, les entrepôts, les marchés, fouiller dans leurs rebuts, des tissus issus de déstockages ou des vêtements destinés à être brûlés par exemple. Nous avons des fournisseurs partout dans le monde, à Paris, à Shanghai, en Suisse, en Corée du Sud, des gens qui comprennent ce que nous faisons. Une fois ces déchets textiles récoltés, on regarde lesquels pourraient aller ensemble, une broche par-ci, des sequins ou une étoffe à carreaux par-là. Avec le photographe suisse Alexandre Haefeli, nous shootons différents assemblages, et les images deviennent nos propres inspirations. Ce procédé maison contribue à la sincérité et à l’originalité de notre travail.

A quand remonte ce goût pour la débrouille et l’expérimentation?

Je dis toujours que si l’on s’en tient aux limites de temps et d’argent, on n’arrive nulle part. Quand j’ai été accepté à Central Saint Martins, à Londres, j’ai dû chercher les financements tout seul – 9000 livres d’écolage par an, pendant quatre ans. J’ai envoyé 63 lettres à différentes institutions et j’ai fini par trouver! Sur place, le coût de la vie était très élevé et j’avais peu de moyens. Je me suis donc mis à acheter du tissu vintage, qui coûtait huit fois moins cher que du neuf. Je tiens à être honnête: je n’ai pas commencé à utiliser des déchets textiles parce que je voulais sauver la planète, mais simplement parce que je n’avais pas d’argent. Et je ne le regrette pas, car ces obstacles ont nourri mon processus créatif.

Comment est venue se greffer votre réflexion écologique?

En 2015, pendant mes études, j’ai gagné l’EcoChic Design Award [rebaptisé Redressed Award], à Hongkong, un prix en faveur d’une industrie textile respectueuse de l’environnement. Pour ma collection, j’avais utilisé des couvertures militaires de l’armée suisse que mon père – qui est lieutenant-colonel en Valais – avait demandées à des soldats. C’était amusant, ces silhouettes ultra-glamours avec un tissu épais qui gratte. A partir de là, on m’a mis dans la case «upcycler». Je suis resté à Hongkong pour un stage de six mois, et un événement clé s’est produit. Un jour, dans un marché, j’ai vu un commerçant creuser un trou dans le sol pour jeter des perles en verre dont personne ne voulait. Ces perles m’ont fait penser aux matériaux que John Galliano utilisait chez Dior, ou aux créations de Robert Piguet que j’avais tant admirées dans le musée qui lui est dédié à Yverdon. Ce qui était pour moi le summum du raffinement était ici considéré comme un vulgaire déchet. Cette scène m’a paru très triste. J’ai convaincu le commerçant de me laisser les perles, qui constituent une importante part de la première collection Germanier.

Lire aussi: Chanel, au nom de la main

Contrairement à de nombreux designers, vous n’utilisez pas l’«upcycling» comme argument marketing. Pourquoi ce choix?

Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Au contraire, plus on se comporte comme si c’était normal, plus les gens penseront que c’est normal, que cela va de soi de réfléchir à ce que l’on consomme. Nos clientes ne choisissent pas Germanier parce que nous brandissons une pancarte «upcycling», mais parce qu’elles aiment d’abord notre esthétique. J’essaie de casser certains stéréotypes, comme l’idée que la mode durable, c’est forcément un vêtement ample en coton ou en toile de jute. Je montre que ça peut aussi être une robe entièrement brodée, du tulle, de la soie, de la dentelle, une silhouette sexy et féminine. De même, je fais produire mes collections à Shanghai, pour qu’on arrête de penser que le made in China est forcément synonyme de mauvaise qualité ou d’enfants exploités. Je connais très bien l’usine avec laquelle nous travaillons, je m’y rends souvent, je connais les gens.

Le discours des marques de mode sur la durabilité serait-il vain?

Non, il y a plein de créateurs qui ont ce type de revendications depuis le début et qui font des choses très bien, comme Stella McCartney ou Vivienne Westwood. Ce qui n’empêche pas l’apparition de discours plus superficiels qui ont tendance à me hérisser le poil, parce que cela renforce l’idée que la mode durable est une tendance. En parallèle, on continue d’organiser des défilés à l’autre bout du monde ou de faire venir des conférenciers en jet privé le temps d’un symposium sur l’environnement. C’est hypocrite, c’est du blabla, il faut des actions concrètes de la part des grands acteurs de l’industrie, qui ont plus d’impact que les indépendants comme nous.

L’industrie du luxe suscite de plus en plus la colère de l’opinion publique, notamment sur les questions environnementales. Quelle est votre position?

Je suis partagé. Il est certain qu’il y a une surproduction de vêtements, et que c’est absurde de pousser les gens à changer tout le temps de garde-robe. En même temps, c’est au consommateur de se responsabiliser, de se renseigner et de changer. Et puis il faut laisser le temps aux grandes structures de se réformer. J’ai moi-même travaillé chez Louis Vuitton; je sais que la volonté ne manque pas. Mais c’est très compliqué de transformer des entreprises globalisées de cette taille-là. On y arrive gentiment.

En tant que marque indépendante, votre but reste de vous développer. Avez-vous fixé un plafond que vous ne souhaitez pas dépasser en termes de croissance?

Si j’arrive à toujours produire des vêtements en utilisant ce qui est déjà là et qui est censé être détruit, je ne pense pas qu’il y ait de problème. En espérant que la personne qui achète une de mes créations ne finira pas par la jeter, mais par la donner à quelqu’un d’autre.

Un conseil aux designers qui commencent leur carrière?

C’est difficile, parce que j’ai moi-même été ce créateur débutant, et je n’ai pas suivi certains conseils. Mais je dirais: restez vous-mêmes, il ne faut pas trop écouter les autres quand on veut survivre dans la mode. Et ça peut paraître mièvre, mais rester humble et gentil est aussi important. J’essaie aussi de casser le stéréotype du designer diva. En mettant son ego de côté, je crois qu’on construit une carrière plus durable.

Lire également: L’élan burlesque qui bouscule la mode

Publicité