Les joueurs et joueuses d’«Animal Crossing: New Horizons» peuvent aujourd’hui habiller leur avatar en Germanier, votre marque de mode. Pourquoi ces tenues 100% digitales?

Melvin Zöller, mon bras droit, joue beaucoup à ce jeu, qui offre la possibilité de créer ses propres motifs. Un jour, il m’a proposé d’imaginer des tenues Germanier. J’ai trouvé l’idée amusante, d’autant que nous étions au début de la pandémie. Les gens étaient assez déprimés et avaient besoin de légèreté. Nos trois silhouettes digitales étaient proposées gratuitement et apportaient quelque chose de frais. Pour la marque, c’était aussi une façon de montrer que l’on pouvait s’adapter à la crise.

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Pour un créateur ou une créatrice de mode, est-il important d’être présent dans ces univers entièrement virtuels que sont les jeux vidéo?

Oui, mais je n’aimerais pas non plus que tout le monde s’y mette. Les jeux vidéo sont une fantaisie, un rêve, et je n’ai pas envie que mes personnages commencent à porter des grandes marques. La réalité est déjà assez ennuyeuse, n’allons pas bombarder nos mondes imaginaires de gimmicks marketing. Si c’est juste le temps d’une collaboration, pourquoi pas, mais les jeux vidéo doivent rester indépendants.

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Votre amour des jeux vidéo, c’est une longue histoire?

Dès que j’ai su comment utiliser un Game Boy, je me suis mis aux jeux vidéo. Ce que j’aime dans le digital, c’est que cela permet l’impossible, il n’y a pas de limites. Si vous voulez être un dragon, vous vous transformez en dragon. Si vous rêvez d’être un elfe, vous devenez un elfe. On peut s’inventer un personnage de toutes pièces, qui n’a rien à voir avec un être humain «normal». Par ailleurs, j’aime la perfection et le digital me donne cette satisfaction. Si vous mettez une armure, elle sera toujours symétrique, elle ne va jamais s’abîmer. Si vous mettez une robe de bal, elle sera toujours parfaite, même si vous marchez dans la jungle. Grâce aux jeux vidéo, j’assouvis mon trouble obsessionnel compulsif!

En quoi les jeux vidéo ont-ils influencé votre travail en tant que designer de mode?

Déjà, ils m’ont montré le pouvoir des vêtements, cette possibilité offerte à tout le monde de s’inventer par des tenues qu’on choisit. Ayant grandi en Valais, ce n’était pas une chose évidente pour moi. Ensuite, au sein de ma marque, je passe mon temps à essayer de matérialiser la fantaisie visuelle des jeux vidéo.

Votre muse, c’est Sailor Moon. Pourquoi elle?

Premièrement, j’aime ce qu’elle représente socialement. Au Japon, elle est la première figure à avoir montré que les femmes n’avaient pas toujours besoin d’un homme, qu’elles pouvaient aussi être indépendantes. Cette idée traverse toute ma marque. Quand les femmes portent du Germanier, c’est pour voler la vedette avec plein de paillettes et de couleurs, devenir une super-héroïne. Elles ne viennent pas chez nous pour acheter un t-shirt noir. Deuxièmement, l’esthétique et les mouvements de Sailor Moon me fascinent. J’adore ce moment où, de petite écolière en uniforme blazer-jupe, elle se transforme en héroïne aux pouvoirs magiques. Il y a toujours des rubans colorés qui lui tournent autour, une explosion de strass. Sailor Moon, c’est un thème qui peut être utilisé à l’infini, parce que personne n’arrivera jamais à pleinement traduire sa transformation dans le réel.

Cela vous frustre?

Non, au contraire, c’est tout le défi. Le jour où j’arriverai à complètement matérialiser les super-pouvoirs de Sailor Moon, je pourrai fermer les portes de Germanier.

Avez-vous déjà pensé à créer des collections exclusivement digitales?

Non, parce que j’aime trop la matière. J’ai besoin de toucher des plumes, des cristaux. J’ai besoin de faire des associations de couleurs, de voir comment un tissu bouge. Faire un vêtement, c’est comme faire de la sculpture: derrière un ordinateur, ce n’est pas très intéressant. Créer dans le réel, c’est difficile, c’est frustrant, on a les mains sales, mais quand enfin ça fonctionne, la satisfaction est tellement grande que ça en vaut la peine. Les tricots de ma grand-mère, que j’utilise dans mes collections, ne seraient jamais les mêmes en version digitale. Il y a un message derrière, un savoir-faire. Dans le monde virtuel, tout est créé par des machines, il n’y a pas ces imperfections qui créent de l’émotion, et c’est un perfectionniste qui le dit. De plus, le digital est déjà très présent au sein de ma marque, depuis le début. Par exemple, pour mon premier lookbook, je n’avais pas assez d’argent pour engager un mannequin, alors j’ai créé un avatar qui portait mes créations.

Que faites-vous de l’argument écologique de la mode digitale, qui offre une solution à la surproduction et à la surconsommation de vêtements?

Je suis tout à fait d’accord avec cet argument, surtout si ça peut dissuader les gens d’acheter des tonnes de vêtements pour faire des vidéos TikTok de dix secondes. Mais je n’investirais pas là-dedans, surtout en ce moment. Avec le covid, les gens ont besoin d’être rassurés, de voir et de toucher des belles choses, d’avoir un rêve palpable. Et puis, on ne va pas rester éternellement enfermés chez nous, et même si c’était le cas, on ne peut pas être tout nu. L’être humain a besoin de manger, de dormir et de s’habiller, ce sont des fondamentaux. Personne ne va aller au supermarché avec un habit digital.

Les cybervêtements ne représentent donc pas le futur?

Ils sont peut-être le futur du monde du spectacle, des concerts de Beyoncé ou de Björk. Mais ils ne sont pas le futur de la mode.

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