Dernière visite avant confinement: dans le gigantesque open space qui tient lieu de bureaux pour Snøhetta, sur le port d’Oslo. Ça grouille de monde dans tous les sens, on dirait un peu un journal à l’heure du bouclage. «Il y a toujours un truc qui se passe ici, c’est un peu chaotique mais délectable», sourit Kjetil Trædal Thorsen, avec ses faux airs de Ricky Gervais et ses yeux pétillants d’intelligence. Le cofondateur de l’agence (avec l’Américain Craig Dykers) est devenu une référence mondiale au fil des ans grâce à ses créations: la bibliothèque d’Alexandrie, l’opéra d’Oslo, le nouveau siège du Monde (Paris), un restaurant sous la mer à Lindesnes (Norvège), un hôtel dingue à venir sur le cercle arctique (Svart, Norvège), et bien d’autres chefs-d’œuvre. Il nous offre ici une heure d'entretien pour revenir sur son aventure.

Vous avez créé Snøhetta il y a trente ans. Les débuts furent économiquement difficiles. Avez-vous risqué la faillite?
Oh oui, et plus d’une fois! On avait une approche totalement idéaliste de l’architecture, où la construction et le panorama étaient intimement liés. On a quand même pris beaucoup de risques, pas calculés du tout, mais juste dictés par notre vision de l’intérêt général. Si notre environnement physique peut nous changer psychologiquement, alors une meilleure architecture doit être capable d’améliorer la société. Ça sonne comme un cliché aujourd’hui, mais à l’époque, ça ne l’était pas. A la fin des années 1980, l’architecture vivait dans une forme d’ignorance. On a longtemps travaillé en se versant des salaires ridicules et dans des conditions de vie minimales. Je n’avais même pas de salle de bains dans mon appartement, j’allais à la piscine publique tous les deux jours pour prendre une douche.

Votre première victoire fut un chantier immense: la bibliothèque d’Alexandrie, livrée en 2001. Une surprise, même pour vous?
Oui, on avait du mal à y croire! Quand on a reçu un coup de fil d’Egypte pour nous l’annoncer, la communication était incompréhensible – vous imaginez l’état des lignes en Egypte à cette époque… On comprenait à peine ce qu’on nous disait. Parfois, vous croyez tellement dans un projet qu’il se concrétise. On était très ambitieux, on voulait vraiment être reconnus. Mais gagner ce concours? On était bien trop jeunes pour se rendre compte de ce que cela signifiait. Même si le projet était pertinent, parfaitement connecté à la ville, au pays, à la Méditerranée, au soleil et à ses reflets.

Vingt ans plus tard, le bâtiment semble ne pas avoir vieilli.
Je préfère le mot indémodable plutôt que celui d’intemporel. Il reste surtout très populaire. Cette bibliothèque a joué un rôle majeur dans le printemps égyptien. Dès ses débuts, son fonctionnement a été relativement indépendant, notamment dans le choix des livres. Et pourtant, elle était située dans un pays où les controverses sur les religions peuvent être compliquées. Le lieu est aussi très facile d’accès, sans clôture ni grillage. Aux critiques qui nous demandaient pourquoi construire une bibliothèque alors que la moitié de la population était analphabète, nous répondions: précisément pour cette raison, parce que ce genre d’endroit manque là-bas. 

Vous êtes aujourd’hui reconnus dans le monde entier et très sollicités. Est-ce compliqué de ne pas se laisser déborder par son ego?
Snøhetta a toujours été une aventure collective et non individuelle, guidée par le modèle nordique qui privilégie le côté égalitaire. C’est pour ça que nous avons ouvert des antennes un peu partout dans le monde: Adélaïde, Hongkong, San Francisco, Paris, Innsbruck… Pour éviter d’avoir un bureau central qui joue les dictateurs. Ici, à Oslo, nous avons 120 personnes de 30 nationalités différentes, les repas en commun sont obligatoires. Il est toujours intéressant de gravir un sommet par plusieurs voies différentes, et c’est ce qu’on fait en travaillant avec des personnes aux profils et aux éducations variés. Cela manque un peu dans le monde d’aujourd’hui, avec cette recherche quasi permanente d’homogénéité. J’y vois un côté populiste. Les gens ont besoin de savoir exactement où ils vont. Nous pensons que ce n’est pas la bonne solution tant sur le plan professionnel qu’individuel.

Quel est votre processus de travail habituel, entre l’appel d’offres et l’idée finale d’un bâtiment?
La plupart de nos projets sont la conséquence de longues conversations. C’est un peu comme faire un film: écrire l’histoire d’abord, tourner les plans ensuite. Avant d’imaginer un bâtiment, nous cherchons à comprendre, à conceptualiser le contexte. Beaucoup de personnes sont impliquées dans cette approche: parfois des philosophes, parfois des historiens, des psychologues, des artistes ou des écrivains…

Le développement durable est devenu une de vos priorités au fil des ans. A quand remonte votre toute première prise de conscience?
Le rapport Brundtland commandé par l’ONU sur le développement durable date de 1987. Quand on a commencé Snøhetta, à la fin des années 1980, on a d’abord accordé beaucoup d’importance à la durabilité sociale: comment faire pour que le plus de gens possible soient impliqués? Comment faire en sorte d’être plus accessible? Comment repousser les limites de l’architecture? Dix ans plus tard, on a commencé à intégrer les notions environnementales. Il a fallu encore cinq ans pour que les premières mesures sérieuses d’émissions de CO2 soient rendues publiques. Nous sommes alors entrés dans une phase écologique beaucoup plus active. On a commencé à se demander comment rendre un bâtiment totalement propre au bout de soixante ans, comment faire en sorte qu’il puisse ensuite fournir lui-même de l’énergie décarbonée.

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Où en êtes-vous aujourd’hui?
Les technologies progressent à vitesse grand V dans ce domaine. On s’est rendu compte qu’en reconstruisant sur des structures déjà existantes les émissions de CO2 étaient bien moindres. Il faut donc privilégier la reconstruction plutôt que la création de nouveaux bâtiments. Je sais que l’expression «bâtiments à bilan carbone négatif» est un peu délicate, mais je l’utilise sciemment. L’idée, c’est de produire le moins possible de CO2 lors de leur construction, et de faire en sorte qu’ils puissent ensuite fournir de l’énergie propre aussi vite que possible. Et produire au final plus d’énergie que la construction n’en a exigé: j’estime qu’on peut désormais ramener cette période de soixante à vingt ans. Pour le moment, les capteurs d’énergie des panneaux solaires restent la meilleure option.

Quelles sont les autres solutions?
Utiliser des matériaux qui réduisent considérablement les émissions de CO2. Ils existent, ils sont sur le marché. Et aussi changer notre façon de décorer! (Kjetil Trædal Thorsen montre de la main le bar dans lequel on se trouve.) A-t-on vraiment besoin de toutes ces décorations, ces tissus et revêtements différents? Tous ces matériaux doivent provenir de pas moins de 30 pays et n’apportent rien. On doit se débarrasser de tout ça, pour basculer vers ce que j’appelle le réductionnisme. C’est différent du minimalisme, qui consiste à décorer les choses de manière assez simple. Ici, il est question d’abandonner ce qui est inutile. On n’a pas besoin de plafonds, par exemple. Les conduits d’aération peuvent être très beaux, s’ils sont bien faits.

L’environnement est un vrai souci chez nous autres, Occidentaux. Nettement moins pour d’autres pays en voie de développement.
Les pays riches doivent montrer la voie. Les gens qui ont un niveau de vie supérieure à la moyenne doivent prendre leurs responsabilités. Surtout ici, en Norvège, où on est devenu très riche et où on continue de s’enrichir grâce au pétrole. Notre pays doit maintenant basculer vers les énergies renouvelables.

L’humanité n’est jamais à court d’inventions révolutionnaires, comme ces chercheurs israéliens qui viennent de créer une peinture qui refroidit les bâtiments grâce à la chaleur du soleil.
Exact. Nous essayons aussi quelque chose au Centre du roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture en Arabie saoudite: un radiateur qui permet de passer du chaud au froid, avec un système d’échange de chaleur et des tuyaux un peu partout en extérieur. Ça ne fonctionne pas encore, mais on a bon espoir. L’industrie de la construction, qui produit quand même plus de 30% des émissions de CO2 dans le monde, reste très lente à la réaction. Elle cherche surtout à utiliser ce qui existe déjà. Elle n’utilisera aucune innovation tant qu’il n’y aura pas de production à grande échelle.

Vous avez reçu pas mal de critiques pour avoir travaillé avec l’Arabie saoudite, justement.
Je peux comprendre cette réaction. Mais, dans le cas du Centre du roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture, il s’agit quand même de favoriser l’accès public à la culture. C’est un pas en avant vers une meilleure compréhension du monde pour les jeunes de ce pays. En Arabie saoudite, l’âge médian de la population est d’environ 30 ans. En refusant de construire cet espace, nous aurions refusé au peuple l’accès à cette connaissance.

Du point de vue de la sécurité, est-ce que votre métier a changé du tout au tout après le 11 septembre 2001?
Cela a eu un impact, évidemment. Mais on a aussi noté parallèlement une certaine prise de conscience. On a par exemple gagné l’appel d’offres pour le nouveau siège du journal Le Monde, à Paris, le lundi qui suivait les attaques contre Charlie Hebdo. On était assis avec Pierre Bergé, qui nous a dit ce jour-là: «Je veux un siège ouvert et accessible. Je refuse de me laisser gouverner par le terrorisme.» Ce point de vue m’a impressionné par son respect du public, sa confiance. Le terrorisme a aussi évolué: il s’est éloigné des infrastructures pour se diriger vers les individus, avec des attaques au couteau par exemple. On ne peut pas confiner des villes entières en permanence, la protection totale est impossible. La sécurité est un élément qui compte, mais elle n’est jamais au tout premier plan de nos réflexions.

L’opéra d’Oslo est un endroit extraordinaire, avec son toit accessible, les habitants qui skient dessus en hiver ou font du vélo en été et ses jeux de lumière à sa base. C’est essentiel, pour vous, que les gens puissent s’approprier un lieu au quotidien?
L’architecture, pour moi, c’est l’art de la préposition: sur, dans, sous, au-delà, devant, derrière, etc. L’architecture, c’est toujours à propos de l’endroit où vous vous situez. Plus votre corps a de relations avec le bâtiment, plus vous pouvez créer de l’intimité entre vous et lui. Ça a toujours été quelque chose d’essentiel pour nous. Si vous pouvez marcher sur le toit, vous asseoir dessus, aller où bon vous semble, alors le bâtiment vous appartient. Les habitants d’Oslo peuvent se sentir plus confiants grâce à cet opéra. Tous les comportements y sont possibles: certains optent pour la tenue de gala pour se rendre au spectacle, d’autres filent vers les saunas publics juste à côté ou vont nager dans l’océan. D’autres encore se posent sur le toit, pour contempler la ville ou même y faire l’amour pendant qu’un opéra se joue…

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