Trajectoire

Konstantin Grcic se met à l’heure

En redessinant la montre iconique 
de Rado, le designer allemand se frotte pour la première fois à l’horlogerie. Rencontre à Munich avec l’un des créateurs contemporains les plus excitants 
du moment

Il possède déjà l’étoffe d’un grand classique mais porte un nom qui résiste à la prononciation. Ténébreux et plutôt beau gosse, Konstantin Grcic (prononcez «Grigichte»), 51 ans, appartient au cercle des designers actuels qui exercent une influence colossale sur la jeune génération. Une force de proposition qui a tapé dans l’œil de la marque horlogère Rado. Il y a trois ans, la manufacture de Lengnau entamait sa première collaboration avec le designer allemand. Konstantin Grcic marche ainsi dans les pas de son mentor, l’Anglais Jasper Morrison avec qui le fabricant lançait en 2009 un tout nouveau modèle. «Je l’ai tout de suite appelé pour savoir ce que je devais faire, explique Konstantin Grcic. Il m’a dit: «Vas-y!» sans hésiter.»

Mais autant Morrison avait reçu pour mandat de proposer une nouvelle référence dans le catalogue du fabricant suisse – la r5.5 et son boîtier vintage tout carré – autant il a été demandé à Grcic de remodeler une collection existante. Pas n’importe laquelle cependant: la Rado Ceramica Classic, la plus iconique. «C’était un vrai challenge car la Ceramica est un excellent produit qui n’a absolument pas vieilli. Mais qui, pour moi, appartenait presque à la catégorie du bijou. J’ai voulu en faire quelque chose de plus moderne, de plus sportif.» Grcic a retravaillé l’esthétique à qui il a redonné du dynamisme, a préféré, pour le modèle en édition limitée à 701 exemplaires, une céramique haute technologie gris mat plutôt que l’habituelle porcelaine brillante utilisée par l’horloger. Il a aussi redessiné l’index du cadran pour lui donner un côté plus «pilote», plus viril.

La chaise qui fait mal

Comme beaucoup de designers industriels, c’est la première fois que Konstantin Grcic s’attaque à l’horlogerie. «Je n’avais pas envie de faire une montre pour une montre. Il se trouve que la forme si particulière de la collection Ceramica m’intéressait depuis longtemps. Mais la plus grande difficulté, pour moi, a été de me confronter à une échelle avec laquelle je ne travaille jamais. En horlogerie, l’unité de mesure est de l’ordre du micron. Lorsque je fais une chaise, je fabrique un prototype grandeur nature qui me permet de me représenter à quoi ressemblera l’objet final afin de pouvoir le modifier. Là, forcément, au niveau de la taille c’est très différent. Mais l’expérience est assez amusante.»

Lorsque Konstantin Grcic parle de chaise, il pense à Chair One, celle à qui le designer doit en partie d’avoir vu sa carrière décoller en 2004. Au point d’avoir monté cet été à la Neue Sammlung – The Design Museum de Munich une exposition qui lui est totalement dédiée. A l’origine créée comme un meuble d’extérieur, Chair One est caractéristique du travail de l’Allemand. Son assise en métal ajouré lui donne un look très technique d’objet futuriste. Sa version avec pied central en béton accentue son côté architectural en associant la brutalité de sa base avec la finesse technologique de son mode de production. Alors oui, c’est un superbe objet, mais qui n’a qu’un seul défaut, rédhibitoire dans le design: Chair One n’est pas confortable. Konstantin Grcic le reconnaît. Même si, du restaurant branché à l’étude d’avocat, de New York en passant par Lausanne, on le trouve absolument partout.

Meubles en verre

«Il y a un énorme malentendu à son sujet. Cette chaise n’est pas faite pour que l’on reste longtemps assis. Elle a été pensée comme un meuble à mettre dehors pour se reposer quelques minutes. Pas pour rester 3 heures à table.» Editée par Magis, la Chair One est aujourd’hui l’un des best-sellers de la maison italienne. «C’était complètement inattendu. On pensait en vendre 5000 par an. Et puis Herzog & De Meuron sont arrivés.» En 2005, les architectes bâlois viennent d’achever la rénovation du De Young Museum de San Francisco, bâtiment spectaculaire avec sa pyramide à l’envers. Ils décident dans la foulée d’aménager le restaurant du plus ancien musée des beaux-arts de la ville avec cette chaise qui vient de débarquer sur le marché. «Les photos du bâtiment ont circulé sur Internet et ont été publiées dans toutes les revues d’architecture. A partir de ce moment, Magis en a vendu par dizaines de milliers.» Et obligé le designer allemand à devoir créer un petit placet d’aisance pour soulager les fessiers sensibles.

A côté de sa production grand public, Konstantin Grcic s’active également en galerie. Notamment chez le parisien Kreo avec qui il édite régulièrement des collections aux exemplaires limités. On se souvient de ses tables Champions au piètement inspiré par la Formule 1 et de Man Machine, ensemble de fauteuil, table, vitrine, bibliothèque et coffre fabriqués en verre flotté – matière rare dans le design – et augmenté d’un système de vérin hydraulique qui les maintenait en place en permettant leur mobilité.

A l’école de Jasper Morrison

Cette année, il exposait sous l’intitulé Hieronymus des cabinets en bois, en métal, en fibre de ciment et en marbre inspirés par Saint Jérôme dans son étude, un tableau de 1475 peint par Antonello de Messine. Des objets de lecture et de silence quasi liturgiques, mais aussi de conversation en proposant une réflexion sur le mobilier contemporain et son usage aujourd’hui, et dont certains partagent un air de famille avec les sculptures de l’artiste minimal Richard Artschwager.

Car l’art, comme l’architecture, n’est jamais très loin dans le travail de Konstantin Grcic. Elevé dans une famille férue d’esthétique où le père collectionne les dessins du XVIIIe siècle et le grand-père les expressionnistes allemands, lui-même entiché des minimalistes américains, il apprend l’ébénisterie en Angleterre avant de suivre une formation en design au Royal College of Art de Londres. En 1990, il rejoint l’atelier de Jasper Morrison. L’Anglais milite pour un retour à l’austérité dans les objets dessinés et revendique le design for real life, du design pour la vraie vie et pas seulement destiné à faire joli. Morrison, designer discret dont les objets cherchent à se faire remarquer le moins possible – avec le Japonais Naoto Fukasawa il a développé le concept d’objet super normal – mais arrivent toujours à faire beaucoup parler d’eux.

Lampe manifeste

A ses côtés, Grcic apprend l’épure et cette simplicité élégante et technique qui va durablement caractériser son travail. En 1991, il crée sa propre structure (KGID pour Konstantin Grcic Industrial Design) et enquille les contrats avec les grandes maisons de design (Flos, Magis, Cappellini, Driade, Hermès, ClassiCon, Plank, Vitra, Muji, Authentics).

Le MoMA de New York conserve ainsi dans sa collection permanente quelques-unes de ses pièces les plus célèbres. Il y a Myto, célèbre chaise en plastique ultrarésistant et moulée d’un seul bloc. Il y a surtout May Day, une drôle de lampe en forme de porte-voix qui peut se suspendre comme un cintre. Le produit phare du designer allemand (récompensé par le Compas d’or en 2001) aux airs assumés de mégaphone constructiviste et de baladeuse de chantier en propylène, est aussi celui dont il dit être le plus fier. Un objet manifeste, à la fois dépouillé dans sa forme et à l’usage complètement évident. Pur et pragmatique comme Hack, les cubicles en matériaux bruts que Konstantin Grcic vient d’éditer chez Vitra. Des box en bois recyclé pour bosser qui se plient et se déplient selon l’usage et l’envie. Du vrai design.

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