«Ecoutez! Ecoutez attentivement…» L’après-midi éblouissant tombe à l’oblique dans les grandes herbes. Les troncs des vieux pins noueux sommeillent à l’ombre de leurs feuillages. A peine plus haut, encore invisible, une cascade fait ricocher ses eaux vives. Fermer les yeux. Eprouver la chaleur qui frappe les paupières. Se désaltérer aux seuls murmures de la source.

Edifié en 1995 pour célébrer les 1200 ans de l’ancienne capitale japonaise, le jardin Suzaku reflète les traditions d’hier et d’aujourd’hui qui font de Kyoto un véritable archipel de paysages. On trouve au Suzaku de grands bassins biseautés dont les pierres géométriques racontent le Japon contemporain, mais aussi des assemblages de roches et de végétations aux éloquences de montagnes apprivoisées, des fleurs rouges comme la mort en hommage aux esprits de l’au-delà, et quelques arbres penchés au-dessus de la rivière pour mieux s’y réfléchir. Des paysages miniatures, des micro-mondes qui dialoguent avec l’histoire et l’esthétique du Japon: voilà ce que sont les jardins de Kyoto.

Trente ans de pratique

«La dimension sonore est primordiale», observe Yuji Takata, un jeune paysagiste. «Les éléments ne doivent pas se dévoiler d’un seul coup d’œil. Leur disposition doit stimuler l’imaginaire.» Le sentier du jardin Suzaku serpente à fleur de mousses. «La cascade est masquée par un rocher, lui-même masqué par un arbre, lui-même de l’autre côté d’un petit pont. Le bruit de l’eau est une invitation. Certains jardiniers peuvent passer plusieurs décennies à se spécialiser dans l’art de disposer les pierres pour imprimer au fluide le bon mouvement et obtenir le clapotis voulu…»

Yuji Takata, lui, est encore au début du parcours. «Il faut beaucoup de patience. Pendant les premières années, on ne fait que ramasser les feuilles, porter les troncs, à la rigueur on est autorisé à faire un peu de coupe.» Trente années de pratique: voilà le temps nécessaire pour devenir un paysagiste accompli, estime Takahiro Inoue, l’un des patriarches de la profession. L’œil aiguisé et les mains fortes, il règne sur le syndicat des jardiniers de Kyoto tout en donnant régulièrement des ­conférences dans les grandes universités du Japon. «Après dix ans de travail, on commence à maîtriser la taille des plantes. Bien sûr, il y a des règles, des critères de beauté et d’harmonie. L’eau, par exemple, doit toujours venir d’en haut et couler naturellement, il n’y a pas de fontaine à proprement parler ou de jaillissement dans les jardins japonais. Néanmoins, ce sont les débutants qui suivent les règles. Les maîtres n’en ont pas l’utilité.»

L’eau et la montagne

Le jardin Suzaku a justement été conçu par le bureau d’Inoue-san. «La force de Kyoto, c’est de savoir s’appuyer sur une tradition millénaire pour faire naître des propositions nouvelles.» Si, en général, un jardin reproduit ou reflète un panorama historique ou connu, sa disposition «se ressent plus qu’elle ne s’explique». Affiner sa sensibilité aux rythmes des saisons est une discipline de persévérance et de dévotion.

Tout au long de son histoire millénaire, «le jardin japonais a été une évocation en miniature d’un paysage renommé ou pittoresque», écrit Nicolas Fiévé dans un chapitre du livre Dispositifs et notions de la spatialité japonaise, paru aux Presses polytechniques et universitaires romandes. Roches dressées, collines artificielles, montagnes en bassin, arbres nanifiés (bonsaï) ou paysages de pierre, cette tradition «établie à partir d’images et de croyances religieuses en partie venues de Chine» remonte au moins au début de la période ancienne (593-1185). La montagne et l’eau en sont les deux métaphores fondatrices, «auxquelles s’ajoute la frontière, symbole du passage de notre monde à un au-delà», poursuit Nicolas Fiévé. La dimension sacrée associée aux éléments primordiaux du jardin remonte plus loin encore, à l’époque ancestrale où les cultes locaux célébraient les roches, les cascades ou les arbres comme réceptacles ou représentations des esprits et des dieux.

La nature imaginaire

Dès l’époque Heian (784-1185), à l’heure où l’actuelle Kyoto prenait le statut de capitale et que le bouddhisme et le taoïsme gagnaient en influence, «la plupart des palais se dressaient au milieu d’un jardin paysager», note encore Nicolas Fiévé. Dans la ligne des représentations bouddhistes, la figure de la montagne fabuleuse émergeant au milieu du cosmos pouvait y prendre la forme d’une pierre circonscrite par un plan d’eau, ou d’un monticule dressé par la main de l’homme. C’est le cas du jardin à étang qui se déploie au temple Tofuku-ji, devant le Kaizando (le pavillon dédié à la vénération des ancêtres-fondateurs), au sud-est de la ville. Derrière l’aire de sable ratissée en damiers (référence aux motifs du délicieux jardin de mousses tapi en contrebas), les masses sphériques des arbustes s’accrochent au flanc de coteau datant de l’ère Edo. Contraste de verts et de gris, équilibre du plan et des volumes, horizon tronqué par la colline qui rappelle les perspectives sans ciel de certaines estampes.

Une représentation qui ne cache rien de ses artifices, mais qui, au contraire, les revendique. Une mise en scène de la nature qui se veut plus naturelle que la nature elle-même. Tout l’inverse de l’art occidental dont les techniques ont longtemps cherché à s’effacer elles-mêmes. «L’amour de la nature au Japon se reflète dans les arts décoratifs et l’artisanat des objets les plus simples aux plus sophistiqués, à tel point que ces formes, imaginaires ou réalisées, sont devenues des standards par lesquels la nature elle-même est vue et évaluée», observait Josiah Conder (1852-1920), architecte et conseiller du gouvernement Meiji, dans son ouvrage de référence Landscape Gardening in Japan . Tout comme chez les Grecs, au Japon la beauté féminine elle-même possède une typologie établie. «De la même manière, l’arbre de pin, le prunier, les montagnes, les lacs, les cascades possèdent des standards idéaux de comparaison.»

Ecumes de sable

Cette nature réinterprétée et réinvestie par ses propres signes ne se regarde pas seulement pour le plaisir. Elle est aussi, depuis Heian et les préceptes taoïstes, source de longévité: troncs tortueux des conifères centenaires, évocation de sommets servant de retraites aux ermites, roches-carapaces de tortue, il y a là toute une grammaire du «vivre vieux». Dans la tradition japonaise, l’accès au sens est organisé par des préceptes philosophiques plutôt qu’esthétiques. Peinture, cérémonie du thé, art floral et paysagisme sont des pratiques d’élévation. Elles parlent aux tempéraments du noble lettré, mais aussi du poète, du moine ou du bourgeois. Ainsi se développent, respectivement aux XIVe et XVIe siècles, deux autres types de paysages: le jardin sec et le ­jardin à thé.

Le premier, «fait de roches et de graviers, parfois de mousses et de rares végétaux à croissance lente», comme le décrit Nicolas Fiévé, entoure en général le hojo, l’habitation du moine supérieur. C’est que le jardin zen a une fonction particulière: la contemplation. Côté sud du temple Tofuku-ji, îlots de pierre et montagnes de roc surplombent leurs écumes de sable aux motifs incurvés. La composition, minimaliste à l’extrême et circonscrite par trois murs, possède la pureté du gouffre.

Vapeurs de matcha

Le jardin qui entoure le pavillon où l’on procède à la cérémonie du thé, pour sa part, prend son essor avec la bourgeoisie d’Edo, friande de cette pratique. A deux pas du Tofuku-ji, les tatamis, le mobilier laqué et les baies vitrées du salon de thé Chikujoso s’ouvrent sur un espace vert ombrageux, moins codifié, dans lequel l’œil se plaît à s’égarer tandis que les vapeurs de matcha clarifient l’esprit. Un espace protégé, à l’écart de la rue, traditionnellement pensé pour permettre au citadin de s’extraire des trépidations urbaines et de transcender sa condition pour rejoindre une enclave rêvée.

Passer d’un monde à un autre. Voyager, immobile. Ce principe articule également les rapports entre jardin et bâti, entre paysage et édifice. «Les constructions japonaises diffèrent particulièrement par deux aspects des bâtiments occidentaux: l’absence de symétrie et l’absence de centralisation», faisait remarquer Josiah Conder. Lumière, directionnalité, composition: les différentes parties du jardin sont ainsi variées en fonction de l’importance des pièces adjacentes. Depuis l’intérieur du temple Komyo-in (l’un des satellites du Tofuku-ji), non loin du salon de thé, les ombres portées sur le gravier par les pierres zen semblent étrangement lointaines. Encadrées par les portes coulissantes, elles s’offrent par aplats, à la manière de peintures non ­figuratives.

Un théâtre de soi

L’humeur de la nature, l’humeur de l’homme. Le jardin japonais est idéalement un lieu de retraite qui facilite la méditation, et demande à être conçu en accord avec le tempérament de son propriétaire. Selon Takahiro Inoue, «un jardin dialogue avec une personnalité. C’est un exercice d’interprétation.» Avant 1945, la plupart des maisons japonaises, quel qu’ait été le statut social de leurs habitants, possédaient un jardin. Yuji Takata, le jeune paysagiste, a su exploiter avec un talent fou les quelques mètres carrés qui jouxtent son appartement du centre-ville – lanternes de pierre et brûle-encens parmi les fougères ciselées. D’autres, comme l’acteur Denjiro Okochi, star de films de samouraïs disparu dans les années 60, ont dédié des hectares entiers à l’élaboration de jardins qui puissent habiter leur regard et apaiser leur âme.

La propriété d’Okochi-san, ouverte aux visiteurs dans les hauteurs d’Arashiyama, s’offre comme une juxtaposition de tableaux et d’impressions: intimité et modestie du chemin de thé, abrité du soleil par les myriades de feuilles d’érables; dignité et solitude de la porte médiane, derrière laquelle les hautes flèches des arbres se dressent fièrement face à la vallée; pénombre et recueillement de la bambouseraie contre laquelle les pavillons semblent vouloir se blottir. Tout à la fois théâtre de verdure, décors de vie et narration de soi. Est-ce Denjiro Okochi qui a fait sculpter ces paysages à l’image de ses idéaux? Ou est-ce cette succession d’espaces immémoriaux et symboliques qui ont façonné la pensée du grand acteur? Le jardin japonais est un miroir dans lequel l’imaginaire humain et les formes de la nature se contemplent mutuellement, pour mieux se rappeler à leur gémellité.