balade littéraire

«Kyôto»sur les traces de Kawabata

Des vénérables boutiques où l’on fait glisser la soie sous les ceintures de kimono jusqu’aux forêts de cryptomères dont les bois sont essentiels à la construction dans la tradition du thé, voyage à travers l’ancienne capitale sur les traces du romancier Yasunari Kawabata, entre splendeurs de l’artisanat, nostalgie éperdue et intransigeance de la nature

Livre d’images, cité de mots. Roman-tableau, ­ville-personnage. Kyôto, ouvrage tardif tracé à fleur d’émaux, ultime écho en forme d’hommage, révèle les miroirs intérieurs d’un auteur de génie aux portes de l’extase. Les années 60 sont encore vertes; Yasunari Kawabata, presque Nobel de littérature, a quitté Tokyo et séjourne pour quelques mois dans l’ancienne capitale, où il a loué une maison. Pour écrire, il s’intoxique de beauté et de somnifères, s’enivre de nostalgie, glacé par l’industrialisation et les transformations à l’œuvre dans un Japon qui adviendra malgré lui – à vrai dire sans lui comme il en décidera dix ans plus tard en ouvrant discrètement le gaz dans son petit pied-à-terre, oublié en bord de mer. Ni testament ni lettre. Le silence des belles images.

Présence du passé, absence d’avenir: Kyôto résonne comme une révérence aux âges d’avant, à l’art subtil du tissage, aux coutumes que l’on dit éternelles et qui semblent pourtant vaciller dans le souffle de la modernité: les grappes de lanternes peintes et les chars ornés de la fête de Gion, l’embrasement des cinq sommets et les torches lancées vers le ciel d’été durant la nuit du Dai-monji, la technique délicate des motifs de kimono, le glissement sec des ceintures sur les soies assorties, ou le tout premier tramway du Japon, inauguré en 1895 sur la ligne de Kitano, vestige bientôt désuet du Kyoto de l’ère Meiji.

Les sœurs jumelles du roman, Chieko et Naeko, orphelines séparées à la naissance, ont grandi de part et d’autre des grands bouleversements. L’une à la ville, où les transistors Sony crachotent peu à peu leur bruyante innovation en lieu et place des porcelaines et des services laqués sur les étals des boutiques artisanales. L’autre à la montagne, par-delà les hautes forêts de cryptomères dont les troncs lisses et droits servent encore de colonne vertébrale à la construction dans la tradition du thé. Inévitables retrouvailles, impossible réconciliation. Regards entrecroisés sur le raffinement culturel et l’intransigeance de la nature, amours transverses, polyphonie de personnages dont les stridences et les voix elliptiques laissent entendre le murmure de Kyoto: une splendeur de détails et de gestes, magnifiés par leur impermanence et leur pérennité rêvée. «Plutôt que les protagonistes ou l’intrigue, ce seront sans doute les us et coutumes que je placerai au cœur du roman», dit l’auteur dans une adresse au lecteur.

Et aujourd’hui? De la terrasse du temple Kiyomizu aux bambous d’Arashiyama, des enseignes de Nishijin aux essences boisées de Takao, la plume de Kawabata sculpte encore et toujours les moindres recoins de Kyoto.

Crépuscule au temple Kiyomizu

«Effleurant son visage, les couleurs du soir la teintaient à peine; peut-être n’était-ce que l’appréhension qui vous étreint à la tombée de la nuit, au printemps.»

Battre le chemin pavé qui serpente entre une myriade d’échoppes minuscules, dont les friandises de prunes séchées ou de haricots azuki raclent la langue mais adoucissent l’ascension. Passé la grande porte, monter les marches de pierre du Kiyomizu, temple bouddhiste suspendu sous ses toits immenses, dont la pagode à trois étages et les plateformes de bois embrassent, d’un côté, les bouquets de la forêt, et, de l’autre, la ville dans son urbanité lointaine; bétons verticaux et doux scintillements cosmopolites, face au zen pluri-centenaire du Temple de l’Eau pure dans les braises écrasantes du couchant.

Le premier chapitre de Kyôto mène ici, à cette fenêtre perchée entre chien et loup, interface entre différentes dimensions d’un Japon que l’occidentalisation et la guerre semblent avoir dissociées, à l’image de Kawabata lui-même. «Se jeter du Kiyomizu», disait une expression de la période Edo: sauter depuis le belvédère haut de 15 mètres, atterrir dans les branchages, et, pour autant qu’on en sorte sain et sauf, formuler un vœu. «Je suis une enfant trouvée», déclare soudain Chieko, accoudée contre la balustrade. Vertiges d’une jeune fille sans racines, perdue au beau milieu d’une sublime architecture du vide.

Dans la forêt de bambous

«Dès qu’elle eut atteint la route du village, le bois de bambous se referma sur le monastère où son père s’enfermait.»

Une porte – encore une. Un couloir végétal, long et mince, un sas entre la ville affairée et les sanctuaires sacrés. Le chemin bordé de paille effile sa lame dans l’ombre des hauts bambous; d’un côté, Arashiyama, sa rivière en vastes plans d’eau, ses bus bariolés qui amènent, le dimanche et les jours de fête nationale, une masse de touristes apprêtés qui s’éventent soigneusement. De l’autre côté, la tranquillité des hauts temples – Gio-ji, et plus haut Jingo-ji.

Le père adoptif de Chieko s’est retiré du monde. Il tente de faire sens des exigences mercantiles qui touchent le secteur du commerce des tissus. Doit-il céder aux nouvelles donnes de la mode, criarde et sans finesse? Lorsqu’il se rend au jardin botanique, il préfère pourtant les carnations pastel des fleurs japonaises aux teintes franches mais lassantes des tulipes d’Europe…

Pour lui rendre visite, Chieko a traversé le bosquet de bambous au milieu duquel le temps lui-même semble incertain et furtif. On y marche, aujourd’hui encore, entre les écailles de lumière qui filtrent à travers les feuilles et racontent les périls imminents de quelque brigand camouflé. Dans le fourré, la fameuse nouvelle de Ryunosuke Akutagawa parue en 1922, ne relate-t-elle pas par récits entrelacés et contradictoires les dernières heures d’un samouraï, pris au piège entre les longues tiges?

La Cité des kimonos

«Ils avaient trois fils. Sur leurs métiers à mains, tous trois tissaient des ceintures de kimono {…} Il n’était pas question ici d’une enfilade de métiers mécaniques, mais seulement de trois métiers à mains, en bois, qui ne faisaient pas tant de bruit {…} Toutefois, le métier de Hideo était le plus éloigné, près du jardin, et sans doute était-ce parce qu’il était absorbé sur une «ceinture rouleau», l’ouvrage le plus difficile de tous, que la voix de son père ne semblait pas lui parvenir.»

Les plus beaux tissus du Japon ont longtemps fait l’exception du quartier de Nishijin. Fils de tisserand aux doigts agiles, Hideo ­connaît mieux que quiconque la manière des ceintures brodées; il souhaite en offrir une à Chieko, dont le visage et la blancheur de craie l’émeuvent. A moins que ce ne soit sa jumelle, Naeko, qui avive ses jeunes ardeurs?

Cinquante ans plus tard, si le Textile Center de Nishijin donne encore à voir et à vivre les épaisses bobines de fil montées sur de grands cadres de bois, rares sont les boutiques traditionnelles qui ont su résister à l’érosion des marchés. Hinodeya, dans le quartier de Kamigyo, est l’une de ces enseignes centenaires. La mélancolie d’une valse de Chopin filtre à travers la porte battante; la propriétaire est occupée à boire le thé avec des clientes. Déployés sur de larges comptoirs ou à même les tatamis, les tissus d’un futur yukata marient leurs humeurs profondes – rouge sang, émeraude, blanc perlé. Le soleil qui se déverse dans la vitrine a décoloré les panneaux de bois, mais la douce chaleur, elle, semble à l’épreuve du temps. Maintenant, une mazurka. Les bols fument à nouveau. Ici plus qu’ailleurs, la tranquillité est un luxe, et la patience, une distinction.

Un peu plus au sud, lové dans un pavillon aux poutres humides, derrière les épaisses lamelles du noren (ce court rideau fendu qui délimite l’entrée d’un établissement), l’atelier Yubahan fabrique des pâtes de soja depuis bientôt trois cents ans. «A la surface des chaudrons divisés en rectangles de cuivre, vient se former petit à petit la feuille de Yuba coagulée», décrit Kawabata. Saveur de sel prodigieusement élastique, dont la recette se transmet encore aujourd’hui de génération en génération, au quotidien, sous le regard des passants.

Entre deux rives

«Pensant y faire quelques pas, Hideo se dirigea vers le grand pont Shijô, où il avait rencontré, qui sait? «Chieko en Naeko» ou «Naeko en Chieko». La lumière de midi écrasait tout sous la chaleur. A l’entrée du pont, il s’accouda au parapet et, fermant les yeux, chercha à entendre, au-delà du vacarme des trams et de la foule, le bruit à peine audible de l’eau qui s’écoulait.»

Shijo, littéralement «quatrième rue», est cette avenue large et cossue autour de laquelle tout Kyoto gravite. Double ligne de fuite symétrique dont les horizons révèlent de puissants ­contrastes, à tel point que Hideo, le jeune tisserand, ne sait plus dans quelle direction regarder: est-il amoureux de Chieko la citadine? Ou de Naeko la jeune paysanne? Dans l’entre-deux rives du pont Shijo, l’heure est aux délicieuses illusions.

A l’ouest du pont, l’artère marchande a vu l’essor des grandes surfaces, temples du consumérisme contemporain où le service s’assure en gants blancs et où la politesse se doit d’être exquise. A l’est, dans son écrin verdoyant, le sanctuaire Yasaka sert de berceau à la grande fête estivale de Gion, au milieu de laquelle, parmi les clameurs et les prières, deux jeunes sœurs vont finir par se reconnaître…

En contrebas du pont Shijo, les ondes de la Kamo caressent lentement leurs rives de galets, tandis que les allumettes de bengal crépitent. Les commerces de la nuit s’y manigancent dans un empilement de terrasses, au gré desquelles on aperçoit parfois quelques silhouettes de geishas – plus communément appelées «geikos» à Kyoto (de «gei», art, et «ko», femme ou enfant).

Au royaume des cryptomères

«Ces arbres sont l’œuvre des hommes, fit Naeko.

– Ah?

– Il faut quarante ans pour en arriver là {…} Si on les laissait comme ça, ils continueraient à pousser bien mille ans, gagnant en force et en hauteur, vous ne croyez pas? {…} Moi je préfère la nature sauvage {…}

–…

– Dans ce monde, si l’homme n’existait pas, une ville comme Kyôto n’existerait pas non plus, et il n’y aurait que des forêts sauvages et des champs d’herbes folles.»

Monter dans un bus à dossier de velours bleu qui sillonne loin, hors de la ville. Passer outre Arashiyama, outre la forêt de bambous et les hauts monastères. Au creux de la montagne, à la hauteur du village de Takao, se dressent les premiers bois de cryptomères, ces «poutres des monts du Nord», comme les appelait le romancier Osaragi Jiro; longtemps, les femmes ont assuré le polissage des troncs au sable de la cascade et l’emballage de paille avant la mise à l’expédition. Les cryptomères poussent en bordure de forêts vastes comme des étreintes, à la limite des lits de cailloux, non loin des cours d’eau au-dessus desquels s’éploient parfois quelques lampions de papier offerts au vent.

C’est là que Kawabata a choisi de faire naître ses deux héroïnes, là qu’il a fait mourir leur père, tombé du haut d’une cime, là qu’il voit s’exprimer au plus loin la fragilité des hommes et la solidité de leurs modes de vie. Frontière d’une nature rendue à elle-même, à ses cycles, à son immuable impermanence.

Ces cryptomères, ce sont aussi ceux que le peintre Kaii Higashiyama a croqués aux premiers signes d’un hiver et fait ­paraître dans un carnet de dessins intitulé Les quatre saisons de Kyoto, préfacé par son ami Kawabata. Lorsque ce dernier a remporté le Prix Nobel mais avait presque cessé totalement d’écrire, Higashiyama lui a fait cadeau de ce Première Neige sur Kitayama dont les arbres sont si emblématiques. Peut-être voulait-il dire: on ne se lasse jamais des belles images. Surtout celles qui savent traduire, en silence, la mélancolie, la beauté et l’urgence dont les mots sont les ­témoins.

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