Algue

Le labo du design bio

Fondé par Maja Hoffmann à Arles, l’Atelier Luma expérimente les nouveaux matériaux écolos qui sauveront, peut-être, le monde

Un jour peut-être les industriels ne puiseront plus dans les ressources de la Terre pour fabriquer des bouteilles en plastique. Un jour peut-être, nos déchets serviront à fabriquer des meubles, des vêtements, de la vaisselle… En plus, ce sera formidablement beau.

Peu à peu, ce doux rêve prend forme dans le sud de la France, à Arles. Grâce à une équipe de designers et chercheurs, soutenus financièrement par Maja Hoffmann, célèbre descendante de la famille Fritz Hoffmann-La Roche, propriétaire du groupe pharmaceutique Roche.

Si elle est née à Bâle, Maja Hoffmann a grandi à Arles, où elle vit une partie de l’année. Elle y a notamment racheté les anciens ateliers de la SNCF qu’elle a transformés en un formidable lieu d’exposition et a fait construire une tour par l’architecte Frank Gehry pour y accueillir sa fondation artistique Luma. Et créé ce lieu, dans un ancien hangar réhabilité, où elle a installé l’Atelier Luma en 2016. Si un jour le plastique disparaît, c’est peut-être ici qu’aura été signé le début de sa fin. De quoi rendre fier son père, Luc Hoffmann, installé en Camargue en 1948, créateur d’un centre de recherche pour la conservation des zones humides et cofondateur du WWF.

Algue à tout faire

Ils sont une vingtaine, jeunes pour la plupart, de nationalités diverses, à travailler ici sous la direction du designer belge Jan Boelen. «Cette initiative audacieuse cherche à faire éclore de nouvelles directions artistiques en engageant le design en faveur de l’environnement, de l’éducation, de l’innovation, explique-t-il. Nous voudrions aussi bâtir une nouvelle économie, basée sur les ressources locales.»

Sur des étagères reposent de délicates petites amphores. Des copies exactes de celles d’époque romaine retrouvées à Arles. La différence avec les originales? Celles-ci ont été produites à partir d’algues. D’une délicatesse incroyable, vases, verres et amphores pèsent quelques grammes. Ils sont incassables, ou presque. Et s’ils varient tant dans leurs teintes, c'est à cause des diversités de couleurs naturelles qu’offre la végétation aquatique.

Recycler, restaurer, réparer

Un des projets de l’Atelier Luma vise à valoriser tout ce que l’on peut trouver de naturel dans les zones humides locales. Ça tombe bien: la Camargue, cette zone protégée formée par le delta du Rhône dont Arles est la capitale, n’en manque pas. Des algues, donc. On parle aussi d’utiliser le sel marin, les coquilles de moules broyées, les aiguilles de pins, les plumeaux de roseaux ou de fabriquer du polystyrène de tournesol, tellement moins polluant que le vrai polystyrène et pas moins efficace pour autant. Les designers ont aussi proposé de réaliser une coque de téléphone portable à l’aide de ce matériau… «Il faut prendre conscience que nous ne pouvons plus continuer à produire, tout le temps produire, explique la designer hollandaise Henriëtte Waal, qui gère l’atelier avec Jan Boelen. Il faut réutiliser, recycler, restaurer, réparer…»

Maja Hoffmann ajoute: «Les chercheurs étudient ici les possibilités de trouver des applications pratiques aux ressources naturelles existantes sur le territoire, en particulier en Camargue, lieu qui me tient tant à cœur. La nature et l’agriculture souffrent sur l’ensemble de la planète. Mais à l’Atelier Luma, au lieu d’accepter cette fatalité paralysante, de se borner à se lamenter sur les problèmes, nous pensons que la technologie et le design peuvent créer une dynamique positive et apporter des solutions.»

Vêtements intelligents

Dans un coin de l’atelier, on travaille le mycélium, l’appareil végétatif des champignons. A partir de cette sorte de moisissure, les chercheurs ont fabriqué des briques, d’une solidité à toute épreuve. Architectes, biologistes, botanistes, designers, chimistes exploitent aussi un trésor local délaissé bien qu’omniprésent: les déchets de la riziculture. Quinze mille tonnes de déchets naturels par an qui pourraient être réutilisés à peu de frais et servir de matériaux de demain. Mélangée à de l’amidon de pomme de terre et pressée sur une fibre textile, la paille de riz devient du biostratifié, avec lequel on peut, par exemple, construire des meubles. Une première série de stratifiés, colorés grâce aux pigments des carrières d’ocre du Luberon, a déjà vu le jour. «La production de ces biomatériaux innovants aux couleurs régionales représente de nouvelles options pour l’industrie locale», ajoute Cloé Castellas, chargée de communication de l’atelier.

A entendre les chercheurs de l’Atelier Luma, l’exploitation des déchets de la riziculture est infinie: isolant écologique apprécié pour son faible coût, bétons allégés pour la construction, tissus résistant au feu, colle naturelle… Sans oublier la cosmétique, grâce à la poudre de riz qui absorbe le sébum. Avec les algues, ils réfléchissent aussi à concevoir des vêtements intelligents et curatifs. Grâce à leurs propriétés, notamment pour la peau, notre chemise ou notre pull – conçus à partir de coton, de laine mérinos et d’algues – nous tiendront chaud mais nous soigneront en même temps…

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Débouchés commerciaux

Il ne faudrait pas prendre les scientifiques de l’Atelier Luma pour de doux dingues. Certes, Maja Hoffmann ne leur a pas fixé d’échéance, un luxe incroyable. Mais elle ne fait pas partie de ces milliardaires jetant l’argent par les fenêtres au gré de leurs lubies. «Pour que l’initiative devienne complètement viable sur le long terme, il est à souhaiter des débouchés commerciaux, assure-t-elle. Juste suffisants pour ne pas dépasser l’investissement de base. Après la phase de recherche et d’exposition viendra celle de l’application.»

Au printemps, les étudiants de la Graduate School of Design de Harvard ont été accueillis plusieurs semaines à Arles pour un projet commun. En juin 2018, Maja Hoffmann a aussi été invitée, avec le directeur artistique Jan Boelen et les chercheurs, à présenter le résultat de leurs recherches à Design Miami Basel. Luma était aussi présent au Salone Del Mobile à Milan en avril 2019. En attendant, le travail de l’Atelier peut être consulté en ligne ou mieux encore, sur place, au Parc des ateliers, à Arles, face à la nouvelle Ecole nationale de la photographie.

Atelier Luma, Parc des ateliers, chemin des Minimes 45, Arles (F).

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