tout cru

L’adieu à la grande dame de Puligny

Elle s’en est allée sur la pointe des pieds, emportée par la maladie. Anne-Claude Leflaive est décédée chez elle dimanche dernier à l’âge de 59 ans, suscitant une avalanche de réactions consternées dans le monde viticole. En vingt ans, la grande dame de Puligny s’est imposée comme une vinificatrice hors pair, ambassadrice émérite des plus grands terroirs à chardonnay de Bourgogne. Une pionnière, aussi, qui a commencé à convertir le domaine familial à la biodynamie dès le début des années 1990.

Jamais je ne l’ai rencontrée, mais qu’importe: j’avais une admiration sans bornes pour ce petit bout de femme énergique aux cheveux blancs coupés à la garçonne. Il a suffi pour cela que je goûte son Puligny-Montrachet 1er cru Les Pucelles sur plusieurs millésimes: des vins épurés, vibrants et telluriques qui m’ont donné une forte émotion. Je suis tombé en amour, comme cela arrive quand on découvre pour la première fois l’œuvre d’un artiste majeur.

Anne-Claude Leflaive restera dans l’histoire comme une égérie de la biodynamie, la méthode culturale créée par Rudolf Steiner. C’est à la fois simple et compliqué: il s’agit de dynamiser et d’intensifier la vie organique dans le milieu où vit la vigne, de façon à obtenir de meilleurs raisins et donc de meilleurs vins. Cela passe par l’utilisation de traitements spécifiques à base de plantes, de compost et de silice. Ils permettent de renforcer la vigne et, quand tout va bien, d’anticiper les maladies.

Longtemps considérée comme ésotérique, la biodynamie est aujourd’hui utilisée par des grands noms de la viticulture. Parmi tant d’autres, le domaine de la Romanée-Conti, à Vosne-Romanée, ou le Château Pontet-Canet, à Pauillac. En Suisse aussi, les meilleurs s’y sont mis. C’est également une femme, Marie-Thérèse Chappaz, qui a joué les premières de cordée dès l’an 2000. La biodynamie, dit-elle, lui a permis «d’en finir avec le rapport de force qui régissait trop souvent ma relation avec mes vignes». Et d’avancer dans sa quête de produire des vins qui respectent les spécificités de ses différents terroirs. Avec un succès ­indiscutable: la Valaisanne est sans doute la vigneronne helvète la plus connue en Suisse et à l’étranger.

Depuis qu’elle a repris le domaine des mains de son père Vincent, en 1993, Anne-Claude Leflaive a poursuivi la même quête d’authenticité afin d’exprimer au mieux les qualités de ses différents «climats». Elle a inlassablement cherché à «montrer l’exemple pour léguer une terre propre aux générations futures», comme elle l’a confié à La Clef des terroirs. Un engagement qui lui a valu de nombreuses récompenses. En 2014, elle est notamment devenue la première femme à recevoir le Winemakers’ Winemaker Award par le prestigieux Institute of Masters of Wine. Merci pour tout Anne-Claude, on ne vous oubliera pas.