trompe-l’Œil

L’alchimiste du béton

Près de Paris, un magicien transforme le ciment en or. Ses bétons décoratifs ultra haute performance peuvent imiter n’importe quelle matière. Des pièces uniques qui illustrent le potentiel d’un matériau souvent sous-estimé. Rencontre avec un créateur à l’imagination sans limites

Dans l’atelier, au premier étage, sous un ciel humide qui enveloppe la banlieue engourdie. Crocodile, éléphant, autruche. Les peaux les plus rares, sans l’odeur. Posées là, des plaques de marbres rares et de vieilles ardoises qui racontent des terroirs. Aussi des bois patinés et des mosaïques subtiles. Autant de matériaux nobles qui appellent la caresse. Pourtant, chez Arts Beton Design, comme le nom l’indique, on ne trouve rien d’autre que du béton. Et l’art de l’illusion, poussé à son paroxysme, dans des produits aussi spectaculaires qu’uniques.

Nous sommes en région parisienne, à Cormeilles-en-Parisis, fin janvier. Au siège d’une petite entreprise de 17 personnes spécialisée dans la fabrication et la mise en œuvre de bétons décoratifs, cirés et fibrés. Arts Beton Design – qui intéresse les plus grands noms du design et de la mode (Starck et Balenciaga entre autres) – transforme une matière souvent perçue comme froide, grise et réservée au gros œuvre, en un matériau sensuel et beau. Le ciment en or.

Le magicien qui détient le secret d’une telle transformation s’appelle Thalakh Dhurumjun. Peau mate, regard d’ébène posé sur des pommettes saillantes, sourcils noirs sous des cheveux poivre et sel. Des mains d’ébéniste. Ce natif de l’île Maurice de 48 ans, qui a créé et dirige Arts Beton Design, peut tout faire ou presque, avec du ciment, de l’eau, des poudres minérales et quelques secrets: «Ce que je fais est à part. Je développe des produits haut de gamme que l’on ne trouve pas ailleurs. Je cherche à rendre le béton plus doux et moins froid, pour le faire voir différemment aux gens.»

Casser l’image du béton lisse, grisâtre et monotone, dans la décoration d’intérieur: «Il faut proposer autre chose, il faut étonner les gens, s’enthousiasme-t-il. «Rendre le béton beau et élégant», son leitmotiv. Ce matériau reste un marché de niche dans la décoration d’intérieur, non pas à cause de son prix mais parce qu’il manque de noblesse dans l’esprit des gens. «On pense à tort que le béton se fissure. Mais le béton qui se fissure est celui des peintres du dimanche qui font ça pour suivre la tendance. Or c’est un métier. On trouve de tout sur le marché: du béton ciré, des produits qui imitent le béton et de vrais bétons. Quand ces derniers sont bien mis en œuvre, ils sont pérennes, solides, faciles d’entretien et beaux.» Parole de spécialiste. Et d’artiste.

Chez Arts Beton Design, on fabrique donc des bétons cirés et des bétons fibrés. La différence? Les premiers nécessitent un support (la plupart du temps les sols), et sont lissés avant de sécher puis d’être vernis. Les bétons fibrés «ultra haute performance» servent eux pour le mobilier et les décors spéciaux qui peuvent imiter à peu près tout. «On y ajoute des plastifiants qui rendent la matière un peu élastique quand on la travaille, ainsi que des fibres pour la solidité, des poudres minérales, etc. Les adjuvants chassent l’air de la préparation et lient les molécules, ce qui renforce encore la structure. Les dosages sont extrêmement précis.»

A en croire le patron d’Arts Beton Design, on peut faire du béton tout ce qu’on en veut, tant qu’il n’est pas encore sec: «Il faut juste des idées et du travail. On peut lui donner des tas de textures, du relief, des aspérités, le vieillir, le patiner, le fissurer volontairement… On peut même le plier!» Pour preuve, un échantillon en forme de corolle de fleur de quelques millimètres d’épaisseur, sur lequel on peut se tenir debout sans problème, tant la structure fibrée du béton est solide. Dans le show-room parisien de l’artiste, le béton n’a pas fini de surprendre.

Vous pouvez donc oublier l’image du béton froid, lissé et étalé partout dans les intérieurs épurés et grisâtres. Thalakh Dhurumjun réalise des décors d’in­térieurs en trompe-l’œil avec ses enduits spéciaux, des meubles, des radiateurs, et même des lampes, le tout en béton fibré ultra haute performance, dans des exécutions souvent très colorées grâce à des poudres d’ocre de toutes les teintes possibles. Aussi des panneaux décoratifs, teintés dans la masse, qui s’apparentent à de vraies œuvres d’art.

Pour une école, il a par exemple fabriqué un revêtement de sol de 300 m2 sur la base du dessin d’un artiste sur une feuille A4. Des calques à l’échelle ont servi à découper des pièces en bois comme un puzzle pour reproduire le dessin sur le sol. Des résines multicolores ont été appliquées en profondeur.

Ne cherchez pas sur son site internet. C’est bien dans le show-room de son entreprise parisienne que l’on peut admirer la palette quasi infinie de son travail et de son talent. Des bétons texturés avec un effet cuir, marbre, bois dont il est impossible de distinguer la supercherie au premier coup d’œil. Fasciné par le lin, Thalakh Dhurumjun travaille actuellement à restituer cette étoffe. Aussi des cuirs capitonnés, pour des décors interchangeables d’appareils électriques comme des interrupteurs ou des prises. «C’est un produit qui va exploser», commente le créateur, qui protège ses inventions par des brevets.

«Il y a quelques mois, Philippe Starck a demandé à voir un de mes bétons texturés – celui qui imite la peau d’un éléphant –, pour un de ses projets. Il m’a demandé si je pouvais lui présenter une autre version. Je lui ai répondu «d’accord». – Donnez-moi une semaine et je viens vous apporter des échantillons.» Le mastodonte du design voulait de la peau de pachyderme en blanc. Sept jours plus tard, Thalakh Dhurumjun est arrivé au rendez-vous avec son béton ultra haute performance sous la forme convenue. «M. Starck a regardé mon travail, caressé les produits. – Comment arrivez-vous à faire ça? m’a-t-il questionné. Mais je ne donne jamais mes secrets…»

Le Mauricien n’a pas livré ses secrets chez Balenciaga non plus. Au siège parisien de la marque de mode, il a pourtant réalisé tous les bétons intérieurs. Sur la base d’une inspiration vénitienne – les vénérables murs lépreux du Café Florian de la place Saint-Marc –, il a fabriqué le décor du showroom: 1600 m2 de béton fibré ultra haute performance en trompe l’œil qui ont servi d’écrin au dernier défilé prêt-à-porter de la marque. Arts Beton Design a aussi réalisé les décors des bureaux et des ateliers, ainsi que ceux des boutiques.

A chaque demande d’un client, quel qu’il soit, Thalakh Dhurumjun donne la même réponse, avec une pointe de fierté légitime et d’orgueil: «Oui, je suis capable de vous le fabriquer.» Ce qui a sans doute plu à la marque Geberit, qui donne régulièrement carte blanche au créateur pour lui faire des bétons texturés qu’elle utilise comme habillage de ses appareillages hauts de gamme. C’est ainsi que le géant suisse des installations sanitaires s’apprête, par exemple, à sortir prochainement un placage en béton fibré, une fine feuille de quelques millimètres d’épaisseur qui reproduit à la perfection une mosaïque de petits carrés de métal dont les fines rayures horizontales et verticales donnent un effet de relief et de profondeur saisissant, sur un décor pourtant parfaitement plat.

Pour fabriquer ses bétons spéciaux, Thalakh Dhurumjun s’inspire d’abord de tout ce qui l’entoure. «Je prends le temps de comprendre ce que je vois. Dans les zoos, je regarde les détails des peaux. En Auvergne, j’ai vu de près le travail de bûcherons. Ce qui m’a inspiré l’idée d’ajouter dans mon béton texturé qui imite le bois les traces de la scie.» Le souci du détail.

Il travaille ensuite en plusieurs étapes: «Je vois d’abord le produit fini dans ma tête. Ensuite je le pense en négatif, je l’imagine à l’envers.» Une manière de penser autrement, qui est sans doute l’un des secrets de sa réussite. Une fois le produit fini imaginé à l’envers, le créateur le restitue concrètement en positif, sur du métal: «Avec des outils de guillochage, je grave sur des tôles brutes les reliefs des décors que je veux créer. Je suis en quelque sorte un imprimeur du béton!» Et accessoirement le seul à utiliser une telle technique.

Avant de devenir Arts Beton Design, l’entreprise de Thalakh Dhurumjun proposait exclusivement de la rénovation d’intérieur. «J’ai ensuite commencé à acheter des bétons cirés parce qu’on m’en demandait de plus en plus dans les rénovations. Ce qui m’a permis de me faire connaître dans ce domaine. Mais j’ai tout de suite voulu fabriquer moi-même les bétons, pour avoir la meilleure qualité possible, tout en faisant diminuer les coûts. Je suis donc passé de tarifs de 180 à 200 euros le m2 de béton ciré quand je faisais appel à des fournisseurs extérieurs, à un prix moyen de 130 euros hors taxes le m2 aujourd’hui.» Les bétons ultra haute performance, eux, sont beaucoup plus chers.

Thalakh Dhurumjun est né avec de l’or dans les mains. Déjà à l’île Maurice, enfant, il fonctionnait à la débrouille. Et sautait des classes à l’école car il avançait «trop vite». «Qu’est-ce qu’on va faire avec toi?» lui a dit un jour son oncle. Le gamin venait de réparer du haut de ses 9 ans la voiture en panne de son oncle, avec un tournevis et une boîte de sardines… «Il fallait trouver une solution tout de suite.»

Elevé dans une famille pauvre et sans relations avec cinq frères et sœurs, l’enfant précoce est resté sur l’île jusqu’à ses 25 ans. «J’ai ramassé des bouteilles vides, les ai lavées pour les revendre et pouvoir m’acheter du pain. Je m’en souviens très bien.» Un CV qui pousse aujourd’hui Thalakh Dhurumjun à aider les autres à s’en sortir. Il motive et aide financièrement ses propres employés à monter leur propre affaire, quand ils en manifestent l’envie.

«Rien ne m’a été donné. J’ai rencontré beaucoup d’obstacles, ce qui m’a fait rebondir à chaque fois. Aujourd’hui, on me dit souvent: «Il est malade.» C’est un défaut qui me fait avancer.» Et pour avancer aujourd’hui dans son métier, Thalakh Dhurumjun ne s’inspire jamais de ce qui se fait ailleurs. «Je ne vais jamais voir ce que font les autres. J’ai besoin d’être vierge. C’est aux autres de venir vers moi. Je n’ai de toute façon pas envie de copier, car copier, c’est stagner.»

Plus que tout, le magicien du béton aime observer et écouter: «En forêt, j’aime écouter le silence, le vent, les craquements du bois. C’est là que j’apprends des choses, là que je respire. Ensuite, je restitue et donne dans mon travail ce que je ressens. Les endroits tranquilles m’inspirent le plus. Je marche beaucoup et rencontre des vieux qui me racontent comment c’était de leur temps. Ça me fait voyager.»

Dans les bagages de ses derniers voyages, Thalakh Dhurumjun a ramené tout un tas d’idées. Comme ce béton texturé avec un effet bois calciné. «L’idée est de faire un sol, par exemple, qui imiterait parfaitement du bois à l’état de charbon, mais sur lequel on pourrait évidemment marcher sans se salir.» Autre projet, au long cours et d’envergure. Le créateur s’est lancé le défi de fabriquer du béton tactile, sur lequel il sera possible d’interagir… Et quand Thalakh Dhurumjun a une idée, oui, il est capable de la réaliser.

Publicité