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L’ambre gris, ce beau mystère…

D’écumants panaches et de fontaines sous-marines, on a dit naître il y a des siècles une des matières premières les plus fascinantes et les plus chères qui soient en parfumerie: l’ambre gris. Aujourd’hui, l’ambre gris n’est guère plus utilisé, remplacé par des accords de synthèse mais il continue à fasciner, grâce aux mythes qui ont ourlé la découverte et l’usage de cet or flotté.

De l’ambre, le commun des mortels connaît surtout la teinte chaude et envoûtante de l’ambre jaune, l’oléorésine fossile dont on fait colliers et ornements. Mais il ne sait pas toujours que cette résine, dont on dit qu’elle tomberait des larmes des Héliades transformées en peupliers au bord de la mer, tient son nom d’un ambre encore plus fantastique, que l’on repêche également à la surface de l’eau et des plages, le mythique ambre gris.

L’ambre gris est une concrétion qui se forme dans l’intestin du cachalot, rejetée ensuite par les voies naturelles de l’animal sur des flots qui l’accueillent maternellement, la ballottent, la cajolent, la bercent d’iode tandis que les rayons attentifs du soleil la couvent avec patience pendant des décennies, voire des siècles, avant de la déposer sur une plage où les hommes la transformeront à leur tour en médicament contre l’asthme et l’épilepsie, en aphrodisiaque ou fixateur d’odeurs en parfumerie. On dit d’elle qu’elle est pathologique car elle semble résulter de blessures causées par les becs des calmars, seiches et autres crustacés que le cachalot ingère. Seuls très peu d’entre eux, les Physeter macrocephalus, produisent naturellement cette concrétion, ce qui ajoute au mystère de ses origines. Certains diront que c’est un mécanisme protecteur semblable à celui de la fabrication des perles par les huîtres1. D’autres que cette substance secrétée par l’intestin sert à colmater les plaies avant d’être rejetée.

Des siècles durant, on lui a ­conféré des origines aussi fantastiques que diverses. En 1675, le célèbre docteur et chimiste Nicolas Lemery décrivait l’ambre comme «une matière de pâte sèche, dure, légère, grise, odorante, qu’on trouvait en grosses pièces flottantes sur les eaux en plusieurs endroits de l’océan. Selon lui, cette matière prenait son origine dans un grand nombre de rayons de cire et de miel que les abeilles entassaient les uns sur les autres au haut des rochers fort élevés qui sont aux bords de la mer des Indes.» 2

«L’histoire de l’ambre gris se caractérise par le mystère, nous explique Elisabeth de Feydeau, créatrice d’Arty Fragrance et auteure de Les Parfums: histoire, anthologie, dictionnaire3. 2000 ans av. J.-C., les Chinois connaissaient déjà l’ambre gris sous le nom de «parfum de la bave du dragon». Avicenne, médecin arabe, pensait que l’ambre gris provenait d’une fontaine sous-marine.»

«Dans Les Mille et Une Nuits, rappelle Annick Le Guérer, historienne et auteure de Le Parfum de ses origines à nos jours4 , Sinbad le marin découvre une île où l’ambre jaillit d’une fontaine et s’écoule jusqu’à la mer où il est avalé par des monstres venant des profondeurs.»

Si, malgré ces légendes, certains plissent le nez à l’idée de se parfumer avec une matière dont on suppose l’odeur nauséabonde pour qui l’aurait arrachée au ventre même du cachalot, c’est compter sans le travail de ses deux nourrices, le soleil et la mer, qui l’ont noblement revêtue d’odeurs laineuses, iodées, animales et tabacées.

Annick Le Guérer, qui a eu la chance, chez le fournisseur d’une grande maison, de voir un bloc de 340 kg de cet ambre ressemblant à du bitume, raconte que le bloc à l’état brut n’avait pas une odeur très soutenue. Ce n’est qu’après sa transformation que l’ambre gris s’écume de senteurs.

Les premières utilisations de l’ambre gris remontent à la Haute Antiquité. «Les Chinois l’utilisaient en pharmacie contre les maladies respiratoires et aussi comme stimulant sexuel, rapporte Elisabeth de Feydeau. Les phéromones de l’ambre gris agissaient comme une cure médicale moderne d’œstrogènes et étaient réputées pour leurs propriétés aphrodisiaques. Ils furent les premiers à l’utiliser comme aromates. Les Arabes l’utilisaient, eux, en médecine pour le cœur et le cerveau, les Egyptiens comme encens. Il est arrivé en Europe au Moyen Age, valant le prix de l’or, voire même plus coûteux. Il était porté dans une balle de senteurs, appelée pomander.»

Ce pomander, ou pomme d’ambre, était une petite boule sphérique contenant un morceau d’ambre censé protéger de la peste et d’autres maladies. «Les gens se promenaient avec des pommes d’ambre autour du cou car l’ambre avait des vertus contre la tristesse. On la respirait pour renforcer les défenses car on disait à l’époque qu’être triste ouvrait la porte aux maladies», raconte Annick Le Guérer. Louis XIV en buvait, paraît-il, de grandes quantités dans ses bouillons hygiéniques5.

«Au XVIIIe siècle, relate Elisabeth de Feydeau, les libertins en faisaient un grand usage et parfumaient leur chocolat avec du musc, de la vanille et de l’ambre gris, comme Casanova, car l’ambre avait des vertus revigorantes intéressantes pour les libertins. Richelieu appréciait beaucoup les pastilles d’ambre gris. La reine Elisabeth Ier l’utilisait pour parfumer ses gants.»

Dans les parfums du XXe siècle, l’ambre gris tenait essentiellement un rôle de fixateur pour les odeurs plus légères entrant dans la composition de ces parfums grâce à l’ambréine qu’il contient.

Utilisé en parfumerie principalement sous forme de teinture et d’infusion, l’ambre gris se développe dans la légende moderne en s’associant à d’autres notes animales pour former le mythique Jicky créé par Aimé Guerlain en 1889. Les fins nez des gentes dames furent à l’époque quelque peu déroutés mais les dandys anglais, disait-on, en raffolaient au point de le porter sans se soucier du fait que Jicky avait été au départ ­composé pour les femmes. Arpège de Lanvin, Shocking de Schiapareli, Green Water de Fath, autant de noms qui entrèrent dans son sillage et inscrivirent définitivement l’ambre gris dans la légende olfactive.

Durant fort longtemps, la maison Creed fut, elle, réputée pour ses infusions d’ambre gris véritable que l’on retrouve en note de fond dans la composition de parfums aussi célèbres que le Jasmin de L’impératrice Eugénie.

Nue, comment décrire cette note qui se dégage de l’ambre gris? Il semble que du soleil et de la mer, elle ait hérité de la chaleur et du sel. Certains diront qu’elle exhale une odeur comme un cuir tanné par les flots. Jean-Claude Ellena la décrit comme étant celle d’une cigarette froide, du tabac avec des tonalités marines, un tabac gris, discrète, fine, subtile à tel point qu’on l’utilisait de par le passé pour parfumer les sauces des viandes et des poissons. Emilie Bouge, parfumeuse chez Brecourt, décrit l’odeur de l’infusion d’ambre gris comme celle de la laine mouillée.

«L’ambre gris est une note montante, ample, rémanente, voire même tenace, selon Elisabeth de Feydeau. Elle est d’abord marine, grand large, puis au contact de la peau, prend toute sa dimension charnelle, sensuelle, douce et intense. C’est le mystère et le silence comblés par l’odeur», que l’on retrouve comme une trace humaine, à peine marine, très propre, dans Gold Man du regretté Guy Robert pour Amouage, Tom of Finland pour l’irrévérencieux Etat Libre d’Orange ou L’Antimatière créée par Isabelle Doyen, qui n’a pas hésité à utiliser un accord ambre gris, habituellement, cantonné à un rôle de fond, en note de cœur.

Malgré la richesse olfactive que sécrète l’ambre gris, rares sont d’ailleurs les parfumeurs qui l’emploient en note de cœur dans leurs compositions. Ralph Schwieger s’y est, lui aussi, essayé en collaboration avec Nathalie Festhauer en 2004 en créant L’Eau des Merveilles pour Hermès avec, en note de cœur, de l’ambre gris de synthèse en mémoire des océans car c’est aujourd’hui de mémoire, en effet, que les parfumeurs doivent retranscrire cette note d’ambre gris. Depuis les années 1990, il est difficile de trouver de l’ambre gris véritable dans la composition des parfums présentés sur le marché, exception faite notamment du magnifique Ambre Russe créé par Marc Antoine Corticchiato pour sa marque Parfum d’Empire et qui contient de l’ambre gris naturel. Pourtant, cette note ambre gris est revenue en force en 2012 chez Prada, Mugler, Saint-Laurent, Cartier…

Pourquoi aucun de ces nouveaux parfums ne contient-il d’ambre gris naturel? Certains mettront en avant les accords de Washington visant à la protection des animaux en voie de disparition mais l’ambre gris s’obtient sans manipulation de l’animal. La concrétion qu’on arrache au ventre d’un cachalot mort n’a pas les propriétés de celle qui a longuement mûri à la surface de l’eau. Pour Annick Le Guérer, «l’accord de Washington n’interdit pas l’usage d’ambre gris en parfumerie, mais les écologistes ont mis une pression importante sur le monde de la parfumerie, notamment à cause de l’acharnement des pêcheurs japonais à chasser le cachalot.» La teinture d’ambre gris reste d’ailleurs inscrite dans la liste des ingrédients utilisés répertoriés par l’IFRA, l’International Fragrance Association.

Son coût serait également une des causes de sa disparition en parfumerie (15 000 euros le kilo6), au profit de molécules de synthèse plus rapides à produire. L’ambre gris se fait rare et prend du temps à être transformé. «Il faut d’abord dénicher l’ambre gris – qui est de plus en plus difficile à trouver – et le recueillir, reprend Annick Le Guérer. Avant d’arriver chez le parfumeur, il doit être coupé avec d’autres ingrédients puis être traité, agité dans l’alcool pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Tout ceci nécessite beaucoup de temps, de travail.»

«La chimie apparaît alors comme un substitut intéressant», ajoute Elisabeth de Feydeau, surtout quand on apprend que les grandes maisons telles que Firmenich s’intéressaient au remplacement de l’ambre gris dans la parfumerie depuis le début du XXe siècle. Le professeur Ruzicka lui-même, Prix Nobel de chimie, avait dans ses tiroirs «une publication sur la structure de l’ambréine et des substances odorantes de l’ambre gris depuis 1939. Elle n’avait pas été publiée à cause de son importance pour l’industrie de la parfumerie.» 7

Elisabeth de Feydeau cite comme substituts de synthèse l’amberlyn que l’on retrouve en note de cœur dans le suave Narciso Rodriguez for Her, l’ambroxan et l’ambrox, ingrédient principal dans Not a Perfume (traduire par «Pas un Parfum») par Romano Ricci pour Juliette Has a Gun.

«Si l’ambre gris n’est guère plus utilisé en parfumerie de nos jours, l’ambroxan est ce qu’il y a de plus approchant sur le marché pour retranscrire sa chaleur et sa rondeur animale, nous explique Emilie Bouge. Elle est obtenue grâce au traitement d’une molécule qui s’appelle le sclareolide, qui provient elle-même du sclareol qu’on retrouve dans la sauge sclarée – on part donc d’un produit naturel pour arriver à une molécule de synthèse. Avec on perd partiellement l’odeur de laine de l’infusion d’ambre gris véritable mais on gagne en accents herbacés tabacés.»

«L’un des ingrédients qu’on trouve dans l’ambre gris est une molécule très proche de l’ambroxan, ajoute Calice Becker, créatrice de J’adore pour Dior et une grande partie de L’Œuvre Noire de Kilian Hennessy, notamment le très suave Beyond Love dont les notes ambrées proviennent de la sauge sclarée. L’ambroxan, ainsi que d’autres molécules de la famille de l’ambroxan, constitue une odeur ambre gris avec d’autres notes pour faire un peu plus animal. On obtient aussi une odeur ambre gris à partir de la sauge sclarée, du sclaréol, du sclarène et on obtient une odeur ambre gris qui est absolument délicieuse, poursuit la parfumeuse. Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion d’aller à côté des champs où se distille la sauge sclarée, ils dégagent une odeur extraordinaire. C’est une note très ambrée mais pas sale du tout. C’est au contraire une odeur très propre, un peu boisée, épicée, presque râpeuse mais très lumineuse. C’est vraiment une note très intéressante.»

Encore aujourd’hui, tandis que l’on cherche inlassablement de nouvelles molécules de synthèse pour retranscrire le mythe et fixer les parfums, certains moquent ce «vomi de baleine» qu’on ose mettre dans les parfums et on se félicite des dernières découvertes de Joerg Bohlmann sur le gène du sapin baumier, qui offrirait à l’ambre gris une alternative durable, moins coûteuse que la production de cis-abeniol à partir de la sauge. Pour Annick Le Guérer, au ­contraire, la disparition des essences animales dans la composition des parfums les désincarne. Serait-ce dans cet esprit, l’esprit du parfum moderne désincarné, que les parfums basés essentiellement sur l’ambre gris de synthèse se nomment Antimatière ou Not a Perfume?

«Sans ambre gris, les femmes aujourd’hui se plaignent que leurs parfums ne durent plus.» Le parfum perd de son sillage, rejetant sur les flots de l’éphémère les souvenirs olfactifs que l’ambre s’évertuait à protéger comme jadis la mer et le soleil l’avaient fait pour ce bitume dont ils n’auraient pu deviner à cette époque la destinée…

1. Les Dernières chasses au cachalot: Açores, Michel Barré, Les Editions du Gerfaut, 20032. Cours de chimie contenant la manière de faire les opérations qui sont en usage dans la médecine, par Nicolas Lemery, 16753. Robert Laffont, 20114. Odile Jacob, 20055. Dictionnaire universel de cuisine pratique, Joseph Favre, Omnibus éditions6. Se reporter à la note 17. Itinéraire d’un biochimiste français: de François-Joseph à Gorbatchev, Edgar Lederer, Publibook, 2007

De l’ambre gris dans le chocolat de Casanova

comme un cuir tanné par les flots

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