Boire et manger

Pour l’amour du bio

A Meinier, en campagne genevoise, Florence Chenevard cultive la terre à la dure en résistant aux modes et à la surconsommation. Paysanne engagée, elle lance un cri d’alarme en forme de cri du cœur

B.I.O.! Trois lettres au cœur d’un débat bien souvent incompris. Un sujet qui déchaîne les passions des uns et entraîne l’incompréhension des autres. Plus actuel que jamais, le retour aux fondamentaux de l’agriculture biologique est prôné par tous les grands pontes de la médecine. Mais l’agriculteur est en colère. Abandonné, il reste soumis aux diktats de la grande distribution et aux décisions politiques. Comment tirer son épingle du jeu? Que savons-nous vraiment de la situation actuelle accablante de nos agriculteurs et de nos fermiers, des enjeux environnementaux, économiques et sociaux? Comment rester puriste et ne pas céder à la tentation du rendement et à l’utilisation de produits chimiques de synthèse? Certains se battent et résistent. A quel prix? Le débat reste ouvert…

«Tout est politique», lance vigoureusement Florence Chenevard, agricultrice bio à Meinier. Loin de représenter le stéréotype du partisan bio, ce petit bout de femme engagée a du caractère et de la poigne. «J’ai reçu une éducation avec la notion de travail à la dure. L’été je plantais des poireaux et ne partais pas en vacances.» Des regrets? Aucunement, elle n’a pas le temps d’en avoir. «Le bio est une histoire de conviction. Un sacrifice au quotidien. J’en aurais voulu à mon mari s’il ne m’avait pas suivie dan cette voie», s’amuse-t-elle. Mais la réalité de la situation jette une ombre sur la légèreté de ses propos, car les temps sont difficiles et les défis de taille. «Nous n’arrivons plus à être totalement indépendants. L’augmentation de la production et l’amélioration du rendement se sont imposées dans le discours des politiques, les charges sont trop importantes, les normes trop lourdes. En finalité le paysan ne tient plus!»

Cause noble

Florence Chenevard ne se voile pas la face et garde la tête haute. Ce n’est pas son genre de s’apitoyer sur son sort. Le rêve est ailleurs: travailler pour une cause noble qui correspond à une philosophie de vie; l’idéologie d’un monde meilleur. Un savoir-faire ancestral pour rétablir l’équilibre dans un monde en plein déséquilibre. Un retour aux sources. «Afin de pouvoir correctement donner à manger aux hommes, il faut convenablement nourrir la terre. Tout est fait à la main. Dans une même variété de salades, il y en aura de toutes les tailles. L’équilibre des sols n’existe pas.» Une irrégularité naturelle qui démontre bien la difficulté de la tâche.

La lutte est d’autant plus rude que la compétition est intense. L’abondance des légumes dits «hors-sol» envahit les étals des supermarchés. «La plupart des produits provenant de l’étranger ne poussent plus en terre», raconte-t-elle. Stoïque, Florence Chenevard ne s’en offusque pas et n’est pas rancunière. «Une tomate hors-sol est morte en goût et en nutrition.» Confiante en ses produits, elle va même plus loin dans sa réflexion. «Amusez-vous à analyser une tomate hors-sol et vous ne trouverez aucune valeur nutritive. C’est pour cela que vous pouvez en manger beaucoup. Une seule vraie tomate sous terre bio, gorgée de toutes ses propriétés nutritives, suffira à vous nourrir. Je ne parle même pas au niveau gustatif; il n’y a pas photo.» Tout est dit!

Souvenir des saisons

Les fraises en décembre ou les asperges en septembre témoignent de notre impatience. C’est un fait; le respect des saisons n’est plus qu’un lointain souvenir. Nous ne savons plus attendre, ni apprécier. Nous voulons tout et tout de suite. Donnez des sucreries à un enfant à toute heure de la journée et il y a peu de chances qu’il les refuse. Avons-nous conservé notre âme d’enfant avec le désir de vivre un rêve éternel au risque de devenir des adultes capricieux?

Florence Chenevard revient sur la qualité: «La tomate hors-sol est attirante, calibrée, bien rouge et agrémentera votre salade», puis enchaîne ironiquement: «mais si vous êtes malade après avoir consommé un mauvais légume, alors tant pis pour vous, de toute façon nous sommes trop nombreux sur terre. La médecine est un secteur prolifique. Vous vous rendez compte, s’il n’y a plus de maladie, vous enlevez du boulot à pas mal de gens.» Avec un sourire non dissimulé elle conclut: «et l’industrie pharmaceutique ne serait pas contente»…

Puis notre conversation reprend un ton plus sérieux. Notre maraîchère remarque une prise de conscience, un changement qui lui donne une lueur d’espoir: «Les jeunes en ont marre de mal manger. Cela me rassure et me conforte dans mes choix. Nous revenons peu à peu aux fondamentaux.» Florence Chenevard ne prétend pas détenir la vérité mais veut simplement nous faire comprendre qu’il y a une alternative, un autre chemin. Car bien manger est bon pour nous et bon pour la planète. Alors pourquoi ne pas se laisser tenter?


Où déguster

Famille Chenevard, rte de Compois 80, 1252 Meinier. Tél. 022 759 15 19. Samedi matin au marché de Rive.

A consulter: Le blog culinaire d’Edouard Amoiel

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