Un été à la cool (1/5)

L’appel du large, mais au bord du Léman, avec Alain Fallot

Le skipper de 34 ans est directeur de l’école de voile Léman sur mer à Lutry. D’avril à octobre, il passe ses journées sur le lac, à donner des cours pour le permis voile ou à balader les touristes

Les lacs, fierté et richesse de la Suisse. Du 16 au 20 juillet, «Le Temps» part à la rencontre de cinq personnages qui les aiment et les font vivre pour les autres.

La navigation est une histoire d’amour passionnelle pour Alain Fallot. Le jeune homme aux yeux clairs cherche le lac, il le vit, le rêve, mais chaque soir, le quitte. «Je sens que je dois habiter un endroit d’où je ne peux le voir, je me suis donc installé à Savigny (VD). Sinon il me dévorerait», dit-il simplement, avec sa voix posée.

La vaudaire, ce vent «de cinéma»

Avec une telle approche, comment ne pas transmettre à ses élèves la fièvre du large! Sur ses deux voiliers Surprise, il leur parle de la bise, ce vent traître qui vient du nord et ne laisse parfois rien transparaître sur la côte abritée. Mais une fois sorti du port, le navigateur peut se faire surprendre par des rafales: Alain a parfois dû escorter des bateaux en danger, ou ramener des paddles ayant dérivé, jusqu’à la terre ferme.

Il raconte «le coup de Bornand», le vent qui vient du sud et se forme lors d’un orage, il décrit ses bourrasques sensationnelles et dangereuses qui vous projettent contre les rochers. Mais il cite aussi le foehn de la vallée du Rhône qui se transforme en vaudaire sur le Léman. «On dit que c’est un vent de cinéma, un moment de rêve pour naviguer, de magie et de paix.»

Huit heures par jour

Du lundi au dimanche, d’avril à octobre, Alain Fallot est sur l’eau. A raison parfois de huit heures par jour. C’est au retour d’une traversée de l’Atlantique en 2011 qu’il monte son école de voile dans la bourgade de l’Est lausannois. Il reste d’abord très discret, pour ne pas faire d’ombre au club nautique de Lutry avec lequel il a toujours conservé de bons rapports. «Je n’osais même pas afficher mon logo d’école de voile sur mon bateau, je fonctionnais par bouche-à-oreille.» Sur son voilier amarré au vieux port de Lutry, il forme en une vingtaine d’heures un débutant au permis voile, il donne des cours d’initiation, organise des sorties d’entreprises, et balade les touristes pour des dégustations de vins du Lavaux.

Le Surprise est un voilier à tout faire. Conçues en 1976, ses premières unités ont navigué sur le Léman avant d’occuper tous les plans d’eau d’Europe. Ce joli petit monocoque de régate est polyvalent et l’un des plus faciles à manœuvrer. Ses promesses de vitesse répondent aux attentes des régatiers, comme à celles des équipages cherchant la balade pour la journée. De Genève à Villeneuve, il est le voilier le plus populaire du Léman, avec une flotte de plus de 600 bateaux.

De père en fils

Il y a le lac, mais après, il y a la mer. «Pour moi la mer, c’est l’horizon. Elle offre un stade supérieur d’évasion, de liberté, et bien sûr d’aventures! Mais naviguer sur le Léman reste très formateur, les vents d’ici sont très tournants et demandent une observation constante. Epier la risée sur l’eau, remarquer un drapeau qui frétille à terre… Il y a de grands skippers qui chaque année viennent s’affronter lors du Bol d’or, car ce lac, entouré de montagnes, est vraiment intéressant.»

Alain Fallot propose des croisières en mer, de formation ou de détente. Il revit alors les moments forts de son enfance, ses vacances passées au large des îles d’Hyères à scruter les cétacés. Chez les Fallot, la passion de la voile se transmet de père en fils. L’arrière-grand-père d’Alain a formé son grand-père, son père lui a tout appris, et aujourd’hui le skipper de 34 ans emmène au large son fils de 2 ans. «Dans ses cinq premiers mots, il y a eu lac et bateau. Il n’est pas intéressé par les places de jeux comme les autres enfants, mais par les poissons et les pêcheurs.»

Maître de sa barque

Question finances, le jeune entrepreneur arrive à joindre les deux bouts. De novembre à mars, il entretient ses bateaux, met de l’ordre dans l’administratif et effectue quelques remplacements comme prof de sport dans les établissements scolaires. «J’arrive à vivre, de façon modeste, mais heureuse. Ce qui me plaît, c’est que je suis maître de ma barque.» Sans collaborateur, ni bureau, les frais sont limités.

Mais peu à peu dépassé par son succès, Alain Fallot hésite tout de même à agrandir sa structure pour en faire une véritable base nautique. Diplômé de l’Ecole sociale, il n’oublie pas non plus d’où il vient: il aime faire découvrir la voile à des jeunes de foyers éducatifs, et a récemment organisé une sortie pour une maison de quartier. Un jour, il aimerait adapter l’un de ses voiliers aux personnes avec un handicap physique.

«J’aime les gens mais je les fuis»

C’est le paradoxe de ce grand solitaire. «J’aime les gens mais je les fuis, il n’y a pas que du bon dans les rapports humains.» Il le confie lui-même, Alain Fallot ne peut pas passer une journée à terre, entouré de gens. «Je suis trop sauvage pour cela. Mais sur le pont de mon bateau, tout est plus facile. Une fois à bord, les gens se tutoient, on forme une équipe et les rapports changent, une sorte de vérité s’installe. Il est plus facile de sentir qui est l’autre sur un bateau.» Skipper, un métier fait de solitude, mais qui bénéficie de la bienveillance du milieu. «Il règne une vraie solidarité entre nous.»

Pour le navigateur à la peau brunie et aux cheveux éclaircis par le soleil, l’appel du large est toujours aussi fort. Il s’en veut, rate des événements de sa vie privée et sociale à force d’être sur l’eau, mais y retourne. «Je quitte le port. A bâbord se trouve Lavaux, et en face les Alpes, qui offrent certainement le plus beau panorama du Léman. Je n’ai plus de souffrance, plus de blessure, je suis simplement dans le présent.» C’est le chant des sirènes, la recherche de l’évasion. «Tu ne penses qu’à faire avancer ton bateau, tu écoutes le vent, l’eau, le ciel, jusqu’à t’oublier complètement, alors tu laisses les battements de ton cœur faire corps avec les éléments.»


Pour naviguer sur le Léman

Marins d’Eau Douce, école de voile basée aux Eaux-Vives, à Genève.

Les Corsaires, location de bateaux et cours de voile, à Genève.

Les sociétés nautiques des communes portuaires organisent généralement des stages d’été.

A Lausanne, l’école de voile d’Ouchy propose des cours, des excursions et des croisières.

A Lutry, Léman sur mer, Nauti-fun, et le club nautique de Lutry.

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