mÉtiers d’art

Laque et poussière d’or

Ce set de trois garde-temps clôt la trilogie «Métiers d’art, La symbolique des laques» initiée il y a trois ans par la manufacture genevoise Vacheron Constantin. Des montres qui portent en elles 350 ans de savoir-faire et une certaine manière d’être au monde.

La différence est subtile. Sur le cadran de gauche, une branche de saule pleureur, légèrement plus souple, semble offrir moins de résistance à la brise automnale que celle représentée sur le cadran de droite. On sent le vent. On perçoit intimement la fin d’une saison et le début d’une autre, tout cela par la grâce de quelques grammes de poussière d’or déposés sur de la laque noire. De l’or travaillé en relief, de la même manière, depuis environ 350 ans, par les maîtres du maki-e œuvrant chez le spécialiste de la laque japonaise, la maison Zôhiko, fondée à Kyoto en 1661 et tenue par la famille Nishimura depuis neuf générations.

L’art du maki-e, qui signifie «image semée», est un apprentissage de la patience, un art de la main et de l’esprit auquel la maison genevoise Vacheron Constantin s’est alliée il y a trois ans pour orner les cadrans de quelques montres précieuses proposées en coffrets. Il y eut la série des amis de l’hiver, puis celle des animaux aquatiques (lire ci-contre). La dernière est un éloge rendu aux saisons. C’est sans doute la série la plus subtile, comme si tout ou partie de la philosophie du peuple japonais était concentrée dans quelques centimètres carrés et un savoir-faire pluricentenaire.

Les cadrans aux branches de saule, dont il était question au début de cet article, étaient encore des prototypes lorsque nous les avons découverts à Paris, il y a environ un an. Peu après la catastrophe de Fukushima, Tsuyoshi Nishimura, président de Zôhiko et Munenori Yamamoto, artisan maki-e, s’étaient rendus malgré tout dans la capitale française, afin de faire découvrir leur savoir-faire lors des Journées des métiers d’art qui se sont tenues du 1er au 3 avril 2011.

Il ne fut pas échangé beaucoup de paroles lors de cette rencontre. Sans doute parce que les silences jouaient un rôle dans la conversation. Peu de mots d’ailleurs ont le pouvoir de rendre l’émotion ressentie face à ces œuvres d’art en miniature, qui racontent la sensibilité d’un peuple, sa résignation face aux éléments qui sont cause à la fois de leurs plus grands tourments et de leurs plus grands émerveillements.

Il est une expression dans la ­culture japonaise, dont le sens est difficile à étreindre pour qui n’est pas né sur cette île avec la certitude qu’un jour celle-ci disparaîtra. Une expression qui dit l’impermanence des choses: «Mono no aware.» Or en regardant ces infimes paysages, ou plutôt ces évocations, cette lune voilée de nuages, ces fleurs de cerisiers pris dans leur vol comme des flocons de neige au printemps, ces branches de saule qui ploient sous le vent, on a le sentiment, qui frôle la prétention, de croire que l’on saisit, un peu, le sens de cette expression.

On le confie d’ailleurs à Monsieur Yamamoto. L’artiste émet alors le son «Hô», suivi d’un «Haï!» Même si on a la chance d’avoir une interprète, en faisant d’élémentaires recherches, on découvre que ce «Haï» signifie: «J’ai bien entendu ce que vous m’avez dit.» Ce qu’il a bien entendu, outre le fait qu’une Occidentale s’efforce de comprendre ce concept de l’impermanence des choses, c’est qu’il a réussi, avec ses pinceaux si fins, son art si délicat, à l’exprimer sur un cadran de montre. «Si vous le ressentez, j’en suis très heureux», ajoute-t-il avec sobriété. Puis il poursuit. «Ce que j’ai essayé d’évoquer, sur ces montres, c’est le wabi sabi.» Encore une expression qui nous renvoie à ce que l’on n’est pas, et qui exprime le sentiment de paix que l’on ressent face à des choses modestes, qui ne brillent pas, mais qui se sont trouvées enrichies par le lustre, la patine du temps.

On pense alors à l’écrivain Junichirô Tanizaki, à son ouvrage Eloge de l’ombre publié en 1933. Il faudra s’y replonger pour bien comprendre ce que l’artisan veut dire lorsqu’il explique que cette lune-ci, sur ce cadran-là, ne lui convient pas parce qu’elle est trop présente, qu’elle brille trop et qu’il va la retravailler pour en atténuer l’éclat. Page 301, on lit: «D’une manière plus générale, la vue d’un objet étincelant nous procure un certain malaise. Les Occidentaux usent, même pour la table, d’ustensiles d’argent, d’acier, de nickel, qu’ils polissent afin de les faire briller, alors que, nous autres, nous avons en horreur tout ce qui resplendit de la sorte.» On ne vit pas à Kyoto. On n’a jamais assisté à l’éclosion des cerisiers en fleurs. A une Occidentale, qui polit son argenterie avec du Sigolin, qui, hormis un artiste et son œuvre, pourrait mieux expliquer la beauté des choses ternies par le temps et l’usage?

Monsieur Nishimura tient à souligner que c’est la maison Zôhiko qui a eu l’idée d’approcher la manufacture Vacheron Constantin et non le contraire. «Quand j’ai vu la série des masques2, je me suis dit que s’ils avaient été capables de réaliser ces masques, ils comprendraient notre art du maki-e. Autrefois au Japon, on décorait des inrô3. Habituellement, nous travaillons avec de la vaisselle, des boîtes, des objets que l’on ne regarde pas à la loupe. Or une montre, on la regarde à la loupe. Cela demande une grande précision, poursuit-il. Nous, nous voulions faire quelque chose de raffiné, mais simple, pas trop chargé et très poétique à la fois.» En prenant une loupe, on découvre les pistils des fleurs, et même le pollen qui s’envole, d’une délicatesse renversante.

A la différence d’autres objets, une montre offre un espace à décorer défini où il faut aussi savoir laisser la place au mouvement, aux aiguilles. «Chacun a amené le meilleur de son savoir-faire tout en respectant celui de l’autre, souligne Christian Selmoni, directeur Marketing produit de Vacheron Constantin. C’est une collaboration dont on a envie qu’elle ne s’arrête jamais.»

Ce que l’on ressent, face à ces trois cadrans, c’est le passage du temps, plusieurs temps: celui qu’indique la montre, celui des saisons, celui que Munenori Yamamoto et les équipes de la manufacture ont passé sur cette pièce pour la créer, et celui qu’il a fallu à chaque artisan impliqué dans le projet pour apprendre son métier. Combien d’années d’apprentissage, d’ailleurs? «Dix ans», répond Munenori Yamamoto. Sachant qu’après ces dix ans, il est question d’apprendre encore et de progresser. Lorsqu’on lui demande ce qu’il ressent lorsqu’il peint, dans quel état d’esprit il se trouve, il prend une respiration, et répond par un seul mot: «Vide.» Puis il poursuit: «Le temps s’arrête, je suis concentré, intériorisé. Je ne pense à rien.»

L’artisan a utilisé une dizaine de techniques par cadran. En quelques motifs, il donne à ressentir les éléments et les saisons. «On sent des choses que l’on ne voit pas», souligne le président de Zohikô. Ce dernier évoque alors les furin, ces petites clochettes à vent que l’on met sur les fenêtres en été au Japon, qui chantent à l’arrivée du moindre souffle d’air, alors que la saison est étouffante. Le petit tintinnabulement de la clochette donne une sensation de fraîcheur, c’est en quelque sorte un bruit qui rafraîchit. Sur ces montres, on sent des choses que l’on ne voit pas, et l’on voit des choses que l’on ne sent pas…

«Au Japon, il y a quatre saisons très marquées, souligne encore Monsieur Nishimura, et pendant chacune de ces saisons, il y a des fleurs, des manifestations de la nature très éphémères. Et les Japonais aiment ces choses éphémères. A chaque saison, on attend qu’elles reviennent.» Cela dans l’allégresse. «Sous les cerisiers en fleurs, on fait la fête et on boit du saké, s’amuse Monsieur Yamamoto. Sous la neige aussi d’ailleurs, on boit du saké…»

1. Junichirô Tanizaki, «Eloge de l’ombre», éditions Verdier avril 20112. La collection «Métiers d’art, Les Masques», fut dévoilée en 2007. Pendant trois ans, les collectionneurs ont pu acquérir un coffret de quatre montres (les coffrets étaient en édition limitée de 25 pièces par an). Sur chaque cadran étaient reproduits en haut-relief, grâce à la technique de la gravure, certains des masques de la collection du musée genevois Barbier-Mueller.3. Inrô: une petite boîte compartimentée et ornée, généralement de laque, qui sert à transporter de petits objets, comme des médicaments.

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