Peu de termes connaissent la fortune actuelle du mot «émotionnel». Ayant submergé l’espace médiatique et publicitaire, affectant le discours politique et même scientifique, le voici qui prend pied dans le monde financier. La rubrique économique de ce journal ne signalait-elle pas, dans un titre récent, que «les banques sous-estiment l’émotionnel dans leurs relations avec leur clientèle»? Qu’en est-il alors du domaine, si prisé aujourd’hui, de l’architecture? Eh bien, c’est chose faite: le voici gagné à son tour.

Une Association suisse pour l’architecture émotionnelle existe depuis un an; son siège se trouve à Genève et, à l’initiative de Barbara Polla, médecin, galeriste et écrivain, et de Paul Ardenne, historien de l’art, elle organise, jusqu’au 22 janvier, un premier colloque international * à la Fondation Louis-Jeantet. Ouvert à tous, placé sous le dais de l’interdisciplinarité, il convoque notamment des «spécialistes en sciences affectives» parmi lesquelles son programme range la psychologie, la littérature, les neurosciences. La Fédération des associations d’architectes et d’ingénieurs de Genève lui apporte son soutien.

L’architecture émotionnelle, qu’est-ce? Faut-il comprendre qu’elle s’oppose, par exemple, à l’architecture rationnelle? On le devine: un terrain aussi vibrant que celui de l’affect ne connaît pas de réponses simples. Une citation de Le Corbusier, placée en épigraphe du colloque – «La construction, c’est pour faire tenir. L’architecture, c’est pour émouvoir» – signale habilement qu’on ne s’en prendra pas frontalement au maître du mouvement qui a dominé l’art de bâtir au XXe siècle. Invité à prononcer une communication intitulée, précisément, «L’architecture émotionnelle – qu’est-ce que c’est?», l’architecte belge Nicolas Gilsoul fait état, lui, d’une «renaissance».

Sans se prononcer encore sur la présence d’un courant spécifique, il se rapporte aux ouvrages d’architectes contemporains de provenances et d’expressions très diverses, parmi lesquels le Suisse Peter Zumthor, titulaire du Pritzker Prize, le Japonais Sou Fujimoto, les Catalans du bureau RCR, le Portugais Paulo David et, parmi les Français, Marc Barani ou encore le vétéran Maurice Sauzet. Mais d’abord et surtout, il se réfère à l’œuvre fondatrice d’un autre lauréat du Pritzker Prize, l’architecte mexicain Luis Barragán (1902-1988).

Dans les années 1950, le sculpteur Mathias Goeritz lance l’édification du musée El Eco à Mexico City, espace conçu exclusivement pour provoquer les émotions du visiteur. Participent à la construction des artistes de toutes disciplines, des artisans, des étudiants; Luis Barragán officie comme conseiller. Le Manifeste de l’architecture émotionnelle, publié par Mathias Goeritz en 1954, explique l’expérience et développe une conception spatiale qui s’oppose à l’hégémonie fonctionnaliste et au rationalisme en vigueur à l’époque.

En dépit de ses affinités avec le modernisme, Luis Barragán illustrera cette position. Contre la construction en série, contre les «machines à habiter», contre le style international, il défendra une architecture qui se donne pour objectif d’émouvoir et d’élever l’individu. «Tout ouvrage qui n’exprime pas la sérénité est une erreur», proclamera-t-il.

Vers la fin de sa vie, il déclarera: «Je me suis rendu compte qu’une proportion consternante de textes consacrés à l’architecture ignore les mots beauté, inspiration, magie, fascination, enchantement, ainsi que les concepts de sérénité, de silence, d’intimité et de surprise. Tous sont incrustés dans mon âme et, bien qu’étant pleinement conscient de ne pas leur avoir fait complètement justice dans mon œuvre, ils n’ont jamais cessé de me guider.»

Auteur de réalisations privées et publiques, maître de l’espace intime et du grand paysage, Luis Barragán a travaillé à partir des données naturelles des sites où il est intervenu pour les recomposer et les ordonner en une géométrie rigoureuse et ferme, en des volumes à la fois dépouillés et généreux qui offrent à la lumière et aux couleurs l’occasion de chanter.

Dans ses bâtiments, Nicolas Gilsoul déchiffre les traits qui définissent l’architecture émotionnelle. Laquelle agit, analyse-t-il, comme un «révélateur de nostalgies». A la manière d’un récit ou d’un film, elle s’assure de la participation du visiteur par le jeu du mouvement spatial, par la stimulation des perceptions et des réminiscences. Elle comporte des réglages scénographiques fins et précis comparables à ceux que l’on observe dans les pyramides égyptiennes ou aztèques, les temples grecs, les cathédrales gothiques, les palais baroques – Luis Barragán se référait en plus aux arts premiers. A ces stratégies, s’ajoutent les manœuvres de séduction: jeux d’approche et d’éloignement, seuils et transitions, appâts et leurres. Enfin, l’assemblage des séquences, le montage spatio-temporel, ses creux, ses pleins et ses entre-deux, offrent place au rêve.

Dans cette analyse nourrie de références, inspirée par la culture japonaise et l’art des jardins, on puise difficilement un mode d’emploi. La démarche, évidemment individuelle, est-elle exportable à l’espace public, à la grande échelle, à celle de la ville? Nicolas Gilsoul cite certaines réussites comme la transfiguration de Bordeaux sur sa rive gauche par le paysagiste Michel Corajoud. Si ses exemples les plus fréquents relèvent de l’art paysager, «c’est que le travail des paysages peut servir de socle à l’architecture émotionnelle. Celle-ci constitue alors le filtre qui permet de se découvrir à soi à travers la relation à la nature.»

Nicolas Gilsoul reconnaît que «l’architecture émotionnelle ne se prescrit pas». En revanche, il est permis de déceler dans cette notion dans l’air du temps une demande non satisfaite: en lieu et place des constructions spectaculaires si abondamment vantées, celle d’ouvrages inspirés dans lesquels l’intime trouve sa place. L’appel à une architecture capable de protéger, de stimuler, d’ouvrir enfin sur l’espace imaginaire.

* Infos sur le colloque: archiemo.wordpress.com

A lire: «Architecture émotionnelle, matière à penser». Sous la direction de Paul Ardenne et Barbara Polla, Ed. BDL La Muette, Lormont, 2011.