Art visuel

L’atelier-maison des dessinateurs Noyau et Anna Sommer

A Zurich, les deux artistes observent, croquent, peignent et découpent le monde qui les entourent. Avec amour et dérision

Elle se prénomme Anna, nom de famille Sommer. Elle est Suisse alémanique, dessine et découpe avec délicatesse des figurines de femmes depuis plus de vingt ans. Il se surnomme Noyau, de son vrai nom Yves Nussbaum. Il est Romand, peint et dessine avec pinceaux, plumes et crayon, parfois aussi avec les doigts. Elle s’intéresse aux «relations entre les gens» et a construit au fil du temps une galerie de personnages tendres et sensibles. Il «regarde avec satisfaction le monde s’effondrer» et le peint dans des scènes qu’il veut drôles, mais qui dérangent.

Anna Sommer et Noyau sont en couple. Ils partagent un lumineux appartement de quatre pièces à deux pas de la place Lochergut dans le Kreis 3. «On n’a pas choisi de vivre ici. On n’a jamais choisi où l’on voulait vivre à Zurich. Quand un logement se libère, on se précipite», rigole Noyau. Il n’empêche, ils se trouvent aujourd’hui au balcon de l’un des quartiers de la ville les plus branchés. Cet ancien no man’s land bordé de deux grandes transversales au trafic intense a été pendant longtemps un arrondissement populaire. D’abord peuplé de migrants ou de gens en attente d’un meilleur logement, il a peu à peu attiré artistes, dessinateurs et acteurs. A la suite de l’achèvement du tunnel de contournement de la ville en 2009 et à la disparition des deux routes, le quartier s’est mis à séduire les restaurants et bars en vogue. Beaucoup d’amis de Noyau et Anna sont donc des voisins, à commencer par celui du dessus, Maurice Maggi, jardinier clandestin et cuisinier qui a pendant des dizaines d’années anonymement embellit des zones inutilisées de Zurich en y plantant en cachette des fleurs de son choix.

Dans la ville

Comme lui, Noyau et Anna assument et cultivent leur particularisme. Leur lieu de vie se situe au premier étage. La maison est désuète, mais charmante, avec ces boiseries et ces portes d’appartement aux verres translucides. Passé l’entrée, on ne peut que remarquer l’impressionnante collection de souliers d’Anna qui longent le corridor. Sur le mur en vis-à-vis, une peinture géante de sandales dessinée au doigt par Noyau leur fait écho.

«Je fais les affiches du Schuh Café et je me fais payer en chaussures», sourit celle qui est aussi l’illustratrice attitrée de la Rigi Apotheke à l’autre bout de la ville. Quant à Noyau, il a recouvert il y a trois ans le mur du théâtre de la Rote Fabrik d’une fresque où les spectateurs et les chaises volent en tous sens. Voilà pour la partie extravertie du tandem.

Intra-muros, Noyau et Anna ont créé un espace serein. Passé le corridor et la cuisine, on découvre côté ouest l’atelier d’Anna, côté nord celui de Noyau. Entre les deux pièces, le salon avec la chaîne stéréo, l’allié indispensable puisque tous deux aiment créer en musique. «Travailler à la maison est souvent perçu comme ne pas travailler ou comme être hyper-disponible. Au début, certains de nos amis venaient nous déposer leurs enfants quand ils étaient débordés et qu’ils allaient faire une course dans le quartier», se remémore Noyau.

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Dessins à dessein

«Je préfère dire que nous vivons dans notre atelier plutôt que dire que nous travaillons à la maison», renchérit Anna. Son dernier album, L’inconnu, a été présenté à BD-Fil en 2017, festival dont elle était l’invitée d’honneur, avant de faire partie de la sélection officielle du Festival de BD d’Angoulême en 2018. L’inconnu est un conte moderne qui raconte en noir et blanc le destin croisé de deux femmes, de deux générations différentes aux destins mêlés.

«Quand je prends la plume, je suis impatiente de raconter une histoire. Alors qu’avec mes papiers découpés, je cherche plutôt à faire quelque chose de beau.»

Anna Sommer

Anna s’intéresse plus «aux drames qu’à la comédie», sonde le cœur de ses personnages et vous attire irrésistiblement dans son monde.nNoyau vient de faire paraître Le bon goût, dont la couverture – un cochon ligoté comme un jambonneau – résume à lui seul l’esprit. Ses peintures, conçues comme des gags, pratiquent avec délectation l’association libre, les télescopages d’idées les plus osées. «Je dessine tous les détails: les poils, les petites veines qui transparaissent à travers la peau afin que l’on puisse ressentir mes images.» Sous ses airs de ne pas y toucher, Noyau a un regard aussi infaillible que son coup de pinceau. Il a fait le choix de l’hyperréalisme «parce que cela permet d’être plus blessant qu’une caricature».

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Les deux livres sont parus dans la collection Les Cahiers Dessinés, dirigée par leur ami de longue date Frédéric Pajak. Il y a plus de trente ans, lorsque ce dernier publiait un fanzine sur papier glacé du nom de Good Boy, Noyau était déjà de la partie avec Mix & Remix, Pierre-Jean Crittin, Patrick Morier-Genoud et quelques autres empêcheurs de tourner en rond suisses romands. Grand amateur de magazines sous toutes leurs formes, Noyau fut peu après le directeur artistique du magazine musical Vibrations, dans lequel Anna publia ses premiers dessins découpés…

Travail en immersion

Dans la cuisine de leur appartement, Noyau parle et Anna écoute ou interrompt en suisse-allemand. Puis Anna parle et Noyau précise sa pensée en français. Complices, ces deux-là partagent tout ou presque, tout sauf leur style très différent de dessin. Seule exception, le livre L’œuf, une bande dessinée en forme de fable sur un couple d’oiseaux, qu’ils ont fait paraître chez Actes Sud il y a cinq ans. Individuellement, chacun d’eux est l’auteur d’une quinzaine de livres, de nombreuses expositions et de collaborations régulières pour les journaux alémaniques, de la NZZ à Die Woz. Noyau enseigne encore au département Design & Kunst de la Hochschule de Lucerne et réalise le journal du cinéclub pour enfants La lanterne magique.

On peut aussi le voir actuellement – plus précisément voir sa main – dans le film Der Sohn meines Vaters ("Impairs et fils"), projeté en Suisse alémanique et dès septembre en Suisse romande. L’histoire de cette fiction tourne autour d’un jeune dessinateur pris dans un imbroglio familial. La main de Noyau joue les doublures de celle de l’acteur principal. Un rôle qui ravit cet observateur de tous les instants et dont il peut vous parler pendant des heures. A quelques pâtés de maisons de son logis, le cinéma Kosmos expose d’ailleurs les œuvres réalisées pendant le tournage.

On pourrait qualifier Noyau et Anna de bourreaux de travail, mais cela impliquerait une forme d’empêchement ou de contrainte, alors que tous deux sont entrés dans le dessin comme on entre en religion. «A un moment de notre enfance, à l’âge où la plupart des autres enfants arrêtent, on a choisi de continuer à dessiner. Cela nous permettait d’entrer dans un univers et de le développer.»

Près d’un demi-siècle plus tard, quand Noyau se réveille le matin, il regarde le plafond pour y «projeter les esquisses des dessins que je vais réaliser dans la journée». «On lit les mêmes livres, on regarde les mêmes films. On est le regard extérieur l’un de l’autre», résume quant à elle l’auteure de Remue-ménage (Damen Dramen). Anna Sommer a pourtant choisi au début de l’année de prendre un deuxième atelier pour avoir plus de place et réaliser des très grands formats. Mais le lien n’est pas rompu, loin s’en faut. C’est désormais par e-mail que chacun évalue et commente le travail de l’autre. Ou peut-être par télépathie?

Noyau, «Le bon goût», Editions Les Cahiers Dessinés. Anna Sommer, «L’inconnu», Editions Les Cahiers Dessinés.

«Impairs et fils» («Sohn meines Vaters») sera diffusé dans les salles de Suisse romande au mois de septembre.


annasommer.ch

yvesnoyau.ch

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