tout cru

L’ayatollah du chasselas

On le voit partout. Depuis son titre de Meilleur sommelier de l’année 2014 décerné par le GaultMillau, début octobre, Jérôme Aké Béda est devenu un véritable phénomène médiatique. De la Baslerzeitung au Matin dimanche en passant par la RTS et les journaux spécialisés, le sommelier de l’Auberge de l’Onde, à Saint-Saphorin, s’est imposé comme le meilleur légat des vins vaudois – et du chasselas en particulier. Un sacré clin d’œil pour cet Ivoirien d’origine qui n’avait jamais empoigné de tire-bouchon avant son arrivée dans le Pays de Vaud au début des années 1990.

Je n’ai pas parlé dans Le Temps – quel journal! – de ce triomphe mérité. Bien sûr, on me l’a reproché. Mais après avoir réalisé deux livres ensemble, dont l’un dédié au chasselas, écrire sur Jérôme me semblait presque incestueux. Quand on dit du bien d’un ami, il est quasiment impossible d’échapper à une condamnation symbolique, mais douloureuse, pour copinage aggravé. Bref, j’ai passé mon tour.

J’ai changé d’avis jeudi lors de la grand-messe annuelle du chasselas vaudois, les Lauriers de platine de Terravin, remportés cette année par la commune d’Yvorne avec le TreChêne 2013. La remise des lauriers a lieu à Crissier, au restaurant Benoît Violier. Elle est suivie par un repas qui permet au successeur de Philippe Rochat de faire étalage de tout son talent. Les plats sont accompagnés par des chasselas qui ont obtenu le label de qualité Terravin, bien sûr, mais aussi par d’autres vins vaudois, rouges et blancs. Cela devrait changer: Jérôme Aké Béda a donné un coup de pied dans la fourmilière en proposant que l’an prochain le menu soit accompagné exclusivement de chasselas, gibier compris.

Une provocation, bien sûr, mais elle n’est pas gratuite. Intimement convaincu des qualités de son blanc préféré, notre ayatollah du chasselas n’espère pas convaincre une majorité. Il cherche plus subtilement à bousculer les a priori pour imposer enfin l’idée que le cépage romand est taillé pour la gastronomie. Une croisade déjà lancée par les champagnes à grands coups de campagnes de communication. Alors oui, Jérôme est un ami. Mais c’est surtout un défenseur très inventif de nos terroirs. Et comme je l’ai entendu dire dans un carnotzet de Lavaux, «y voit rien (Ivoirien), mais il n’y en a point comme lui». Un bel hommage.