Mode

Léa Peckre, ses sorcières bien-aimées

Les personnalités féminines sont au cœur des créations de Léa Peckre, qui invente une nouvelle façon de proposer de la mode à travers un format d’e-commerce mensualisé

Gemma Janes a 23 ans, de grands yeux bleus et de petites boucles blondes qui encadrent son visage d’ange. Passionnée de littérature, cette Anglaise installée à Paris est la fondatrice de Sendb00ks, sorte de club de lecture en ligne proposant des livres anciens à prix accessibles. Son univers s’ouvre à nous le temps d’une intrigante vidéo postée sur Instagram. Assise face caméra, Gemma laisse échapper sa voix, posée, un brin solennelle. «Je pense que chaque femme est une sorcière, mais qu’il est parfois difficile de ressentir l’énergie qui vous rend consciente de ce pouvoir. Plusieurs choses peuvent aider à se connecter à cela. Vous pouvez lire quelques bouquins qui vous aideront à être puissante. N’importe qui peut rejoindre le clan si vous parvenez à apporter votre pouvoir.»

C’est par le biais de ce mini-film que Léa Peckre dévoilait son look février 2019. Chaque mois, le compte Instagram de sa marque du même nom donne à voir une femme, une silhouette, un épisode, pour terminer l’année avec une collection complète de 12 tenues. Grâce à ce fil narratif fragmenté – lancé en janvier 2018 – la créatrice de mode française invente une nouvelle façon de proposer et de raconter la mode. Ici, pas de défilé ni de showroom, pas d’acheteur ni de revendeur, les clientes sont les seules interlocutrices de la marque, qui vend tout sur son e-shop.

Autre point essentiel, la relation entre vêtement et mannequin a été complètement repensée. Allergique aux femmes-cintres, Léa Peckre choisit des personnalités qui incarnent l’esprit de ses créations, n’ayant pas peur de reléguer le vêtement au second plan. Artistes, photographes, danseuses ou encore actrices: des femmes indépendantes, libres, avec ce qu’il faut d’étrangeté pour fasciner. Des sorcières modernes en somme. «Ce sont des figures très présentes en ce moment dans la pop culture. En ce qui me concerne, le thème des sorcières a toujours figuré en filigrane dans mes collections. Je l’ai simplement explicité. Pour moi, ce sont des femmes fortes, puissantes, à l’écoute de leur corps et de leur environnement. Je les vois bien plus grandes et plus ouvertes que l’imagerie kitsch et ésotérique dans laquelle on a l’habitude de les enfermer», explique celle qui est aussi enseignante à la Haute Ecole de mode et de design de Genève (HEAD).

Se réapproprier le vêtement

Aux racines du projet de Léa Peckre, il y a d’abord un ras-le-bol. Un dégoût face à une industrie de la mode au rythme de production effréné, anxiogène. Multiplication des collections et des défilés, course au profit, impact écologique désastreux et déshumanisation du travail sont quelques-uns des nombreux maux affectant cet univers qui continue malgré tout de faire rêver. «J’ai lancé ma marque en 2012 et je suis aussi passée par le système classique. Mais je n’avais plus le temps de créer et de penser au message que je voulais donner. Il fallait en faire toujours plus, c’était douloureux. Sans compter que pendant les fashion weeks, on se retrouve à être comparés à des grosses marques qui ont d’énormes moyens, c’est complètement asymétrique. Je ne dis pas que les fashion weeks ou les défilés sont obsolètes, je dis juste que nous ne sommes pas tous faits pour ce format et qu’il y a d’autres façons d’exister en tant que créateur de mode.»

Sorte d’antidote à la surconsommation, le système conçu par Léa Peckre fait l’éloge d’une garde-robe réaliste et raisonnable. L’essentiel, sans déclinaison superflue. Construire plutôt que changer. Une veste tailleur en jacquard motif carreaux, un long manteau en drap de laine, des robes transparentes en tulle complétées par des bodys, des robes seconde peau, des tops corsets, des pantalons ajustés, des chemises en popeline à col seventies ou des jupes loose à nouer autour de la taille: dans ce vestiaire, le poétique le dispute au fonctionnel, sans prétention aucune. Pour éviter la surproduction, chaque pièce est fabriquée en édition limitée près du studio de la créatrice, à Pantin. Quant aux tissus, la plupart proviennent de fins de stock, histoire de revaloriser l’idée du recyclage. «Mes vêtements sont faits pour durer. Au fond, j’aimerais éduquer une nouvelle clientèle sur le fait d’acheter moins, d’acheter le nécessaire en temps voulu, et d’acheter la bonne pièce. Celle que l’on désire vraiment et que l’on souhaite garder.»

Plateforme curative

Ce qui frappe dans le travail de Léa Peckre, c’est aussi une appétence pour le collectif, loin de l’image fantasmée du créateur démiurge. En plus de ses muses mensuelles, dont elle promeut activement le travail sur son site et sur les réseaux sociaux, la Française met l’accent sur les collaborations avec d’autres marques qu’elle admire. Comme Rombaut, qui signe des chaussures aux lignes avant-gardistes entièrement véganes. Celles-ci seront intégrées aux silhouettes Léa Peckre, comme une sorte de dialogue créatif. «A Paris, nous sommes de nombreux créateurs, avec des univers très différents. Mais je pars du principe que nous sommes aussi une famille et que nous pouvons nous entraider. Il n’y a pas de concurrence entre nous, seulement des complémentarités, et je trouve beau de le présenter ainsi. Cela devrait nous rendre plus forts, nous stimuler, nous ouvrir à d’autres horizons, au-delà de Paris même.»

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Un désir d’émulation que Léa Peckre fait aussi valoir à la HEAD, où elle supervise notamment «Studio» des étudiants master, un projet qui permet la création d’une collection collective complète et unique, réalisée par l’ensemble de la classe. Une façon pour les étudiants d’être plongés à vif dans les enjeux de la réalité commerciale. «Ce semestre, nous allons travailler avec les créatrices de la marque suisse Ottolinger, qui viennent de gagner un Swiss Art Award. Je suis très heureuse de pouvoir entreprendre cela avec les étudiants. Enseigner est un partage qui est aussi essentiel pour moi.»

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