La façade flambant neuve au crépi lisse et aux larges ouvertures vitrées affiche quelques traces de son passé rustique: éléments décoratifs de bois sculpté sous l’avant-toit, pierres de taille aux contours aléatoires soulignant les arêtes des murs, poutres anciennes. Près de l’entrée, une inscription discrète: «Je connais une école heureuse». Ce credo est celui de l’école Eden, établissement scolaire privé destiné aux enfants de 5 à 12 ans, qui vient d’inaugurer ses nouveaux locaux à Veyrier, commune du canton de Genève*.

Au cœur du village, l’ancien domaine agricole du Gerdil, composé d’une ferme traditionnelle avec son habitation, sa grange, son étable et ses écuries, attendait, depuis les années 80, une affectation qui satisferait la commune et l’Office du patrimoine et des sites, soucieux de préserver la bâtisse historique et ses dépendances.

Plus récemment, en 2003, Magali Wahl, directrice de l’école Eden, cherchait le lieu idéal où ses élèves s’épanouiraient selon ses principes éducationnels, inspirés de ceux d’Henri Moser, fondateur de l’école éponyme et parrain de l’entreprise, prônant un enseignement sur mesure, entièrement au service de l’enfant. Des principes signifiant que c’est l’école qui doit s’adapter à l’enfant dans toute son individualité, avec ses particularités et son niveau personnel d’apprentissage, et non le contraire.

Une directrice qui rêvait, pour les enfants qu’elle accueillerait, d’une structure familiale, chaleureuse où travailler ne serait plus pour les bambins une contrainte inéluctable mais un réel plaisir. S’organisant en fondation pour pouvoir y recevoir aussi des élèves boursiers à haut potentiel, qui n’auraient pas les moyens financiers de suivre un tel cursus, elle se mit en quête de fonds pour réaliser son projet dès que lui fut délivré un droit de superficie par la commune de Veyrier, lui permettant de s’implanter dans le village vue sur Salève.

C’est le cabinet d’architectes genevois Nicoucar + Steininger, basé à Carouge, qui fut mandaté, en 2009, par la fondatrice de l’école Eden pour transformer ce lieu à la hauteur de sa vision pédagogique. A leur disposition, une enveloppe de 5,7 millions pour imaginer une construction cohérente à partir des corps d’habitation existants, en partie en ruine. Faire de l’endroit «un lieu ludique et poétique, à l’opposé de l’école affreuse, en préfabriqué, que j’ai connue dans les années 70», tel était le défi à relever par l’architecte Yasmin Nicoucar. Des impératifs budgétaires mais aussi un délai très court, l’école devant être opérationnelle pour la rentrée scolaire 2011, soit une période de 2 ans et demi entre sa conception et son édification.

«Magali Wahl souhaitait que son école ressemble à une maison. Nous avons gardé l’essence de la f erme originelle. On s’est dit que d’un point de vue didactique, pour les enfants c’était intéressant, le volume était là, la double hauteur due au pont roulant qui distribuait le foin, il n’y avait plus qu’à le mettre en valeur», déclare Yasmin Nicoucar.

Les architectes prirent le parti de conserver les proportions architecturales du corps de ferme, de raser les écuries en reconstruisant un bâtiment contemporain, dans une continuité stylistique (toiture en pente aux pans multiples, ossature en maçonnerie et charpente en bois) destiné à abriter les salles de classe, et d’y adjoindre une passerelle couverte entre les deux édifices. Cet exercice de style reflète la philosophie de Yasmin Nicoucar et Nicolas Steininger: «Pour un architecte, la très grande difficulté quand on fait un bâtiment de ce type-là, c’est de s’inscrire dans son siècle, c’est-à-dire de faire quelque chose qui soit contemporain et qui puisse traverser le temps. Pour nous, c’était une grande responsabilité de ne pas défigurer le village, le tissu historique.»

A l’opposé d’un établissement scolaire traditionnel où de longs couloirs desservent des salles de classes impersonnelles, l’école Eden est un lieu intime recelant recoins, demi-niveaux, escaliers à claire-voie, pièces lumineuses, et ponctué de lieux de convivialité.

«La ferme, c’est le cœur de l’école, au sens propre comme au figuré. Au sens propre, car les enfants passent obligatoirement par là pour se déchausser avant d’accéder aux classes. Et pour aller dans le préau, les enfants doivent chaque fois repasser par la passerelle, redescendre dans la ferme et se rechausser. Il faut, dans une école primaire, pouvoir avoir un regard permanent sur les enfants, c’est aussi une question évidente de sécurité», explique l’architecte.

Un regard mais surtout, plus qu’un contrôle, une transparence et une proximité psychologique sécurisante pour les enfants. «La directrice voulait que tout soit ouvert pour que chaque espace soit accessible à tous, même son bureau. Il y a des vitres partout à l’intérieur», précise Yasmin Nicoucar. Ces ouvertures vitrées qui se répondent à l’infini obéissent à un impératif, en plus d’une isolation phonique: faire entrer dans la bâtisse le plus de lumière naturelle possible.

«Nous avons apporté beaucoup d’attention aussi à l’éclairage artificiel en travaillant avec un éclairagiste. Par exemple, les spots entre les poutres viennent s’aligner sur la profondeur de façon à diffuser la lumière à partir des poutres et de ne pas taper dedans. C’est très subtil mais c’est ce qui fait que l’ambiance est plus chaleureuse», poursuit-elle.

A tous les étages, les parois enduites de crépi blanc font ressortir les pierres originelles. Dans les salles de classe, communicantes et n’accueillant qu’une dizaine d’élèves, des ouvertures fixes en verre isolant offrent des points de vue sur le site dans un rapport de totale proximité avec le tissu environnant: le village, le verger voisin, le Salève. Une vision du monde démultipliée et enrichissante pour les élèves et leurs maîtres.

Les tables de travail sur roulettes, commandées en Angleterre, ont des formes de parts de gâteau et sont modulables afin que les élèves puissent s’isoler, seuls ou par petits groupes, en fonction de leur avancement dans leur travail. Totalement disponibles, les professeurs n’ont pas de place hiérarchique, donc pas de pupitre, ils se déplacent constamment auprès des enfants.

D’autres espaces, agencés tous différemment, sont dédiés à la bibliothèque, à la détente, à la lecture de contes. Et partout, du bois: sur les sols, les marches d’escalier et en garde-corps verticaux, pour accentuer l’atmosphère domestique avec un mobilier fixe dessiné sur mesure (bancs, casiers avec niches pour la lecture, étagères en poutres récupérées de l’ancienne charpente, etc.)

A l’extérieur, le sol du préau est revêtu de Végécol, un liant de nature végétal qui rend le bitume plus souple, et le cheminement est recouvert de terre compactée, provenant de la carrière du Salève. Quelques bancs, deux arbres et un couvert en bois de récupération pour les jours de pluie forment le décor des récréations.

A l’heure de la visite, les enfants n’y étaient pas. Seuls des rangées de pantoufles, des dessins sur un mur, une équerre oubliée sur une table signent l’affectation du lieu que l’on imagine tout aussi bien maison de vacances ou résidence contemporaine. Un paradis pour écoliers, sans aucun doute.

* Renseignements: www.ecole-eden.ch et www.nsarchitectes.ch

L’école Eden fera partie des ouvrages à visiter lors de la 15n de l’architecture au printemps 2012

L’école est un lieu intime recelant recoins, demi-niveaux, escaliers à claire-voie et pièces lumineuses