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A model presents a creation by Guo Pei during the 2017 spring/summer Haute Couture collection on January 25, 2017 in Paris. / AFP / ALAIN JOCARD (Photo credit should read ALAIN JOCARD/AFP/Getty Images)

Dossier mode

L’Eglise au firmament de la mode

Au Metropolitan Museum of Art de New York, une exposition témoigne de l’influence du faste religieux dans le monde de la haute couture. L’Eglise catholique et la mode se rejoignent aussi dans leur vision d’une femme sacrée, irréelle

Traînes pourpres, mosettes surpiquées, ailes d’ange, coiffes christiques, étoles pailletées et pluie de croix. Le 7 mai 2018, ce n’est pas sur la place Saint-Pierre que ces accessoires liturgiques défilaient, mais sur le tapis rouge du Metropolitan Museum of Art (Met). Le Costume Institute de New York inaugurait sa traditionnelle exposition de printemps, intitulée cette année Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination, visible jusqu’au 8 octobre 2018.

L’organisatrice de l’événement, la rédactrice en chef du Vogue américain Anna Wintour, avait choisi pour hôtesses l’avocate et militante des droits humains Amal Clooney et la chanteuse Rihanna, ébouriffante en toge argentée et robe bustier brodée de perles dans une création de John Galliano. Autour du cou, la «pontife bling» portait un «crucifix» Cartier orné de pierres précieuses. Plus connue pour prêcher les plaisirs de la chair que pour ses principes de vertu, l’icône pop a heurté la foi des internautes conservateurs avec son décolleté.

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Déesses de la pop music

Heureusement, les scandales font d’excellentes publicités. Cette tenue restera dans l’histoire pour avoir porté au pinacle l’exercice de style qui consiste à emprunter au faste religieux pour créer des tenues spectaculaires. Une discipline dont Madonna fut longtemps la tenante du titre. Beyoncé pourrait l’avoir détrônée en annonçant sa dernière grossesse par un portrait d’elle en Madone, puis en apparaissant sur la scène des Grammy Awards en déesse de la fécondité, auréolée comme une Vierge Marie.

Malgré ces exemples, le titre de l’exposition, qu’on peut traduire en français par «Corps célestes: la mode et l’imagination catholique», a-t-il tout à fait raison de faire référence au charnel? Si la haute couture et l’histoire de la religion sont pareillement friandes de parures, sont-elles pour autant les lieux de l’épanouissement physique?

Le chemin de l’autel, un catwalk?

Christian Lacroix, Valentino, Givenchy, Jean Paul Gaultier, Dolce & Gabbana…: plus de 150 pièces uniques sont rassemblées au Costume Institute pour témoigner de l’influence du sujet céleste sur les créateurs de vêtements. Il semble pourtant y avoir un conflit entre la démesure inhérente à l’industrie de la mode et la sobriété du pape François, qui a renoncé à la cape et aux mocassins rouges si chers à ses prédécesseurs.

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Mais cette humilité fait figure d’exception dans l’histoire du vêtement des officiants catholiques, comme un arbre qui ne suffit pas à cacher la forêt luxuriante de tissus rares, d’accessoires et d’ouvrages d’art associés au culte divin. Le Vatican a accepté de confier au Met une quarantaine de pièces ecclésiastiques, dont des anneaux et des tiares papales du XVIIIe siècle qui n’étaient jamais sortis de la chapelle Sixtine. Il aura fallu deux ans de négociation et huit voyages à Rome pour finaliser l’emprunt, immortalisé par une photographie légendaire où Anna Wintour pose entre la créatrice italienne Donatella Versace et le cardinal Gianfranco Ravasi.

Marketing papal

Au-delà de l’incongruité du cliché, cette association complice n’a rien de surprenant. «L’Eglise catholique renvoie à une société de la mise en scène, que ce soit les cérémonies laïques du pouvoir, le sacre, le mariage… Partout où il faut faire de la représentation, vous trouverez de la mise en scène vestimentaire», constate Elizabeth Fischer, historienne de l’art et responsable du département Design mode et accessoires de la HEAD, à Genève. «Les tissus brodés avaient des épaisseurs et différents niveaux, avec des fils d’or et des tissages satin. Sous la lumière naturelle et le mouvement des bougies, ces drapés prenaient vie. Pour une religion très portée sur le spectaculaire, l’effet scénique est extraordinaire.»

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Bien des siècles avant l’invention de la haute couture, les objets sacrés et l’habillement des officiants étaient déjà prétexte à la production de pièces fastueuses et d’un artisanat de pointe.

Aujourd’hui encore, la confection des tenues liturgiques reste un savoir-faire d’exception, la chasse gardée de prestigieux tailleurs attitrés, comme la maison Gammarelli, fondée à Rome au XVIIIe siècle. Fournisseur officiel et exclusif des papes, l’atelier dispose même d’une boutique en ligne où l’on peut se procurer les fameuses chaussettes rouge cardinal en soie moyennant 40 francs.

Minimalisme versus baroque

Rien d’étonnant, donc, à ce que le vestiaire ecclésiastique soit régulièrement cité par les stylistes. La religion fut longtemps la première, voire la seule pourvoyeuse d’images. Son iconographie éclabousse toute l’histoire de l’art, de la peinture classique à l’architecture Bauhaus de Mies van der Rohe. Même Luther, qui rejeta le style ostentatoire en enfilant la robe universitaire, dépouillée d’ornements, fait partie des muses du minimalisme. «L’artiste et, plus encore, la mode sont anthropophages. En piochant dans cet univers visuel immuable et omniprésent, les stylistes ne font que digérer les éléments d’un patrimoine collectif, quelle que soit leur confession», explique Pascal Morand. Le président exécutif de la Fédération de la haute couture et de la mode a visité l’exposition du Met.

Parmi les pièces exposées, il distingue très clairement ces deux écoles paradoxales: «D’un côté la version toute en retenue, austère et augustinienne, à l’instar de l’influence qu’a exercé sur Coco Chanel son éducation à l’abbaye cistercienne d’Aubazine. Et de l’autre côté, le style démonstratif du baroque, avec une grande abondance de couleurs, où la surenchère est liée à l’idée du beau, du luxe pour Dieu, perceptible dans les costumes ecclésiastiques et qu’il est fréquent de retrouver chez les créateurs italiens.» Ainsi le travail de l’Anversois Dries Van Noten ferait écho aux couleurs des tableaux de Rubens et du catholicisme flamand, tandis que l’identité d’Hermès s’inspire plutôt de la culture protestante dans son approche délibérément discrète et réservée du luxe.

La rencontre entre la maison sacrée de Dieu et celle, plus profane, d’une maison de couture culmine en 1983 lorsque Yves Saint Laurent reçoit un appel du prêtre Jean Louis Ducamp. Ce dernier vient d’accueillir dans sa chapelle une réplique de la Vierge d’El Rocio. Sa demande est simple: la Vierge est la plus belle des femmes, et Saint Laurent est celui qui habille le mieux les femmes. Séduit, le couturier confectionne un ensemble de soie orné de cristaux, de perles, de satin et de dentelle de Chantilly. La tiare est confiée au bijoutier Goossens, collaborateur historique de Chanel.

Du corps céleste au péché vestimentaire

Pourtant, si la Madone est digne des plus beaux atours, les femmes sont moins bien loties dans les écritures saintes et aux yeux des autorités cléricales. Père de l’Eglise d’Occident, Tertullien (IIe siècle ap. J.-C.) est l’auteur de De l’ornement des femmes, dans lequel il condamne «d’un côté, l’or, l’argent, les pierreries, les étoffes précieuses; de l’autre, les soins immodérés prodigués à la chevelure, à la peau, et à toutes les parties du corps qui attirent les regards».

Sommées de prouver leur «honnêteté par la façon de se vêtir» par le pape Benoît XV en 1919, puis incitées à la pudeur par «le choix du vêtement» dans un texte publié en 1992 par le Catéchisme de l’Eglise catholique, les femmes ne sont pas les égales de Dieu en matière de possibles vestimentaires.

Pour Elizabeth Fischer, le constat est clair: le corps des femmes est valorisé par sa négation! «Qui est le modèle féminin suprême? Une femme qui a enfanté sans faire l’amour. Aucune d’entre nous n’y parviendra. Pour toucher à l’extase, les saintes doivent s’affamer. Ce n’est pas différent dans un défilé. Les mannequins qui taillent du 32 disparaissent pour mieux sublimer l’habillement. La mode cherche à glorifier la matérialité du vêtement, pas le corps.»

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