Voyage

Lens, la ville qui a bonne mine

La cité du Pas-de-Calais, qui accueillera les supportersle 11 juin pour le match Suisse-Albanie, vaut vraimentune visite. Pour plonger dans l’histoire minière et découvrir les lieux de mémoire de la Grande Guerre

Bien sûr, on peut imaginer un ciel bas pesant sur les corons, les terrils pour seul horizon, des indigènes à l’accent épais, l’odeur des frites… et se dire qu’il aurait été mieux que la Nati affronte l’Albanie au pied des vignobles ou face à la Méditerranée. Et puis on peut, pour une fois, dépasser les clichés, jeter par la fenêtre son DVD de Bienvenue chez les Ch’tis et se lancer à l’aventure. Environ sept heures de voiture ou de train, et voici Lens (Pas-de-Calais), capitale des villes supposées sans charme, terra incognita des guides de tourisme sur la France. Mais pas seulement: la ville peut aussi être un lieu de découvertes inattendues pour les supporters à l’Euro 2016, à condition de s’en donner la peine.

En sortant de la gare, commençons par emprunter le paisible chemin piétonnier qui mène au Louvre-Lens. Vingt minutes à peine de marche, avec vue sur le stade Bollaert-Delelis, joliment intégré à la ville. Rapprocher la culture académique et un temple du football populaire était un geste osé. C’est réussi. Il suffit de voir les supporters en tenue sang et or entrer dans le musée avant un match. L’exposition RC Louvre, consacrée au patrimoine du Racing Club de Lens pour ses 110 ans, est une autre preuve qu’Alexandre le Grand peut cohabiter avec Tony Vairelles. Maillots, écharpes et figurines Panini ont leur place au musée, jusqu’en novembre 2016 au moins.

Musée sur le carreau

Le charme du Louvre-Lens tient aussi beaucoup à l’histoire des lieux. Le musée et son parc paysager ont été dressés sur l’ancien carreau de fosse 9 de la Société des mines de Lens. Passé l’emplacement du puits lui-même, marqué d’un espace boisé, une petite rue mène au cœur de l’ancien monde minier. On trouve ici moins de «corons», habitations d’un seul bloc vite délaissées pour leur tendance à s’effondrer sur un sol friable, que de cités pavillonnaires, petites maisons de brique particulières. Pour les mineurs, l’accès quotidien au carreau de fosse se faisait en marchant entre l’église et la très bourgeoise «maison de l’ingénieur», autant dire les deux autorités auxquelles il était soumis. Ici, l’église Saint-Théodore tient d’ailleurs son nom de Théodore Barrois, administrateur des mines de Lens. A la fois patron et saint patron, en somme.

Marcher dans ces rues inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco permet de s’immerger dans une histoire passionnante. Qui se souvient de la catastrophe de Courrières, qui coûta la vie à 1099 mineurs, en 1906? L’arrière-grand-père de la guide Cécile Touquet était l’une des victimes. Elle montre la photo des treize survivants de ce gigantesque incendie. Ces rescapés ont erré vingt jours dans un noir total, buvant les eaux d’écoulement et mangeant un cheval, tué à la pioche. Lequel cheval leur fut ensuite facturé par la compagnie… Malgré cela, deux d’entre eux retournèrent travailler dans les entrailles de la terre. Les grèves et la crise politique découlant de cette catastrophe aboutirent à la mise en place d’un jour de repos hebdomadaire pour tous les travailleurs.

Pyramides du Nord

La découverte de l’histoire minière se poursuit vers l’ancienne fosse 11-19. Les bâtiments, intacts, ont été transformés en lieux artistiques ou dédiés au développement durable. Ils sont dominés par la silhouette des terrils jumeaux, tout proches.


Ces montagnes de roches stériles – d’où le terme terrils – servent aujourd’hui de lieu de promenade ou d’entraînement pour la course à pied. D’en haut, la vue est superbe sur un paysage intégrant 120 de ces pyramides, où la végétation finit par s’enraciner. D’un pays faussement plat émergent aussi les monts d’Artois, sièges de terribles batailles lors de la Première Guerre mondiale. On distingue à l’œil nu quelques-uns des lieux de mémoire. A quelques minutes de voiture, eux aussi valent bien une visite.

Le grand mémorial canadien de Vimy, marqué par deux piliers de 40 mètres de haut, rappelle la bravoure des soldats d’outre-Atlantique (plus de 11 000 morts au total) lors de la bataille pour prendre la crête de Vimy, en avril 1917. Chaque arbre y a été planté par un citoyen du Canada, à qui la France a symboliquement fait don de ces quelques hectares. Plus loin, sur une colline au-dessus de Souchez, la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette domine la région de toute sa blancheur. Cernées de 20 000 croix, la basilique et la tour-lanterne honorent la mémoire des morts de la Première Guerre mondiale. Paradoxalement, le lieu dégage aujourd’hui une atmosphère paisible.

A quelques pas de là, l’anneau de la mémoire est un monument aussi sobre qu’émouvant. Cette ceinture de 345 mètres est bordée d’un mur de trois mètres de haut, sur lequel sont inscrits les noms et prénoms de tous les soldats tués le long des 90 kilomètres de front du Nord-Pas-de-Calais entre 1914 et 1918. De «A Tet», combattant népalais de l’armée britannique à «Paul Zschiesche», soldat allemand, s’égrène une liste de 579 606 noms par ordre alphabétique, sans distinction de religion, de nationalité ou de grade. Un choix discuté, en Angleterre notamment, mais qui a le mérite d’illustrer toute l’absurdité de la guerre.

En descendant la colline, le récent musée Lens’14-18 est un complément précieux à ces visites. A l’aide de photos rares, de films et d’objets d’époque, il permet de comprendre les différentes étapes du conflit. Et surtout ce que fut la vie des poilus.

Frites et viande en gelée

Un peu déprimant, tout ça? Il n’y a qu’à traverser la rue et pousser la porte de «Al’potée d’Léandre» pour retrouver le sourire. Ici, pas question de parler de bar ou de restaurant. «Nous sommes un estaminet traditionnel», précise le mari de la patronne (c’est lui qui le dit), Pascal Debay. «L’estaminet est un salon du peuple, qui date de l’époque où il n’existait pas de lieu de rencontre et où l’on pouvait vendre de l’alcool chez soi. C’est un lieu imprimé de culture locale.» Pascal est intarissable sur les charmes de la région. Il sert une absinthe traditionnelle, avec un cérémonial convoquant l’esprit de Toulouse-Lautrec. Sa tarte au maroilles, sa lucullus (feuilleté de langue de bœuf) son pot’jevleesh (quatre viandes en gelée)… sont accompagnés de délicieuses frites. Après tout, certains clichés ont du bon.

Il en est un autre qui a la vie dure: «Le soleil est dans le cœur des gens.» Là encore, il suffit de prendre une table dans un restaurant au décor minier, Al’Fosse 7 (Avion), ou de découvrir la brasserie Saint-Germain (Aix-Noulette), pour se rendre compte à quel point c’est vrai. Hervé Descamps, l’un des trois associés qui a lancé la bière Page 24, multiprimée dans les salons, fait visiter la brasserie chaque samedi, parlant avec passion du processus de fabrication à base de produits locaux. «Ce qui caractérise d’abord cette région, souffle-t-il, c’est qu’elle reste incroyablement accueillante.» Sa propre hospitalité rappelle une réalité parfois oubliée: le voyage est d’abord une rencontre avec l’autre.


A découvrir

L’Office du tourisme de Lens-Liévin propose des visites guidées de la ville (1h45), incluant l’ancienne fosse 9, à 14h30 tous les jours (sauf mardi) depuis l’entrée du Louvre-Lens. Sur réservations les matins de matches.

Boire et manger

Al’potée d’Léandre

Estaminet à l’ambiance conviviale, au pied de Notre-Dame-de-Lorette. Ouvert le midi seulement. 107, rue Pasteur 62153 Souchez

Al’Fosse 7

Décor minier, nourriture soignée, accueil chaleureux. 94 bd, Henri Martel,
62210 Avion

Brasserie Saint-Germain

Le berceau de la fameuse bière artisanale Page 24. 26, route d’Arras, 62160 Aix-Noulette

L’atelier de Marc Meurin

La gastronomie au cœur du Louvre-Lens. Réservation conseillée, 97, rue Paul Bert, 62300 Lens

Chez Cathy

Brasserie-friterie traditionnelle, face à l’entrée du Louvre-Lens, 220, rue Paul Bert, 62300 Lens

L’étiquette

Bar à vin, généreuses assiettes de fromages et de charcuteries dans le centre-ville, 118, bd Basly, 62300 Lens


A visiter

Musée du Louvre-Lens

L’accès à la grande galerie et à l’exposition RC Louvre est gratuit.
99, rue Paul Bert, 62300 Lens

Un conseil

Il ne sera pas possible de se garer dans Lens les jours de matches. Des navettes seront mises en place entre des parkings à l’extérieur de la ville et le centre.

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