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Voyage

De l’érosion et des légendes

Quelque part dans le sud de l’Utah se cache l’une des plus belles routes des Etats-Unis. Rinny Gremaud l’a parcourue en rêvassant

Dans 1 mile, tourner à droite, puis encore une fois à droite. Faut-il croire aveuglément à son GPS pour arriver à destination? Au beau milieu de nulle part, on file encore à 75 miles à l’heure à travers un paysage lunaire, la route tracée à l’équerre, lorsque la voix numérique de l’engin nous invite à bifurquer. Il y a bien là un chemin poussiéreux, avec, au bout, un portail rouillé qui ressemble à ceux retenant les troupeaux de bovins en stabulation libre. Et un interphone en alu un peu saugrenu, perché sur sa tige au milieu du désert, légèrement trop haut quand on conduit une berline. Manifestement, le 4x4 est ici de rigueur.

Le portail s’ouvre sur un désert éblouissant entouré de pâles massifs rocheux, pâles mais majestueux avec des arrondis quasi organiques, qui sont comme les vestiges érodés d’une forteresse titanesque. Il faut rouler cinq minutes au milieu de ce paysage impossible, prodigieux, comme seules des millions d’années d’une érosion miraculeuse peuvent en créer, pour arriver enfin au seuil de l’un des hôtels les plus luxueux du monde.

L’Amangiri, trésor d’intelligence architecturale en milieu hostile, îlot de plaisance dans une mer de roches, nous accueille sur fond de douce cascade, celle d’une piscine azurée qui déborde en fontaine. Le bruit de l’eau qui chute efface avec élégance celui de nos pneus sur le gravier. Le moteur s’éteint, laissant la rumeur de cet écoulement lutter seul contre le silence du désert tout-puissant.

Nous confions au concierge une monture fatiguée par 450 miles de route (720 kilomètres). Non sans un léger remords pour ce siège passager jonché de cartes routières, de paquets de viande séchée et de bouteilles d’eau vides. Et la banquette arrière pleine de chaussures terreuses, et d’habits retirés à la va-vite, à mesure que la température s’élevait dans l’habitacle.

Comment en sommes-nous arrivés là? L’été indien touchait à sa fin alors qu’une mission professionnelle nous parachutait en Utah, cet Etat d’Amérique renommé pour ses mormons, son Grand Lac Salé et une rare densité de parcs nationaux au kilomètre carré. Quelque part à la frontière avec l’Arizona, non loin du Grand Canyon et à égale distance de Monument Valley, un hôtel fabuleux, nous dit-on, accueille une clientèle d’esthètes fortunés et des couples de bienheureux en voyage de noces.

Il fallait donc qu’une Chrysler de location nous emmène plein sud pour constater et rendre compte des beautés exceptionnelles de cette région.

Venant d’Europe, le visiteur de l’Ouest américain et de ses canyons légendaires arrive en général par Las Vegas, ou alors traverse le continent en passant par le nord de l’Arizona. En descendant de Salt Lake City, notre chance sera d’emprunter l’une des plus belles portions de bitume du pays, si ce n’est du monde, au prix d’un détour de quelque 200 kilomètres.

La Byway 12 est une route panoramique classée «All American» par les hautes autorités touristiques des Etats-Unis. Pour prétendre au titre, il faut afficher au moins deux des qualités ­intrinsèques suivantes: archéologique, culturelle, historique, naturelle, touristique et/ou panoramique. La route qui nous reçoit en ce mois d’octobre présente indiscutablement l’ensemble de ces mérites. Et c’est sans dire que la saison prête aux forêts des couleurs invraisemblables.

Mais avant, nous faisons étape nocturne à Torrey, un bled de montagne qui compte d’excellentes tables de cuisine traditionnelle du Sud-Ouest et un grand nombre de lits touristiques qu’il faut absolument réserver à l’avance, en toute saison. L’endroit est fort couru car il présente l’avantage de se trouver en bordure du parc national de Capitol Reef – des récifs géants qu’on aurait privés d’océan, d’immenses falaises rubicondes au coucher du soleil –, et à l’embouchure de cette fameuse route.

Nous nous y engageons donc de très bon matin, avant même que le soleil ne soit levé. Dans la voiture, un café dans un verre en carton et un muffin emporté du motel que nous quittons. Il fait une température à faire geler les arrosages automatiques. Et c’est d’ailleurs ce qui se produit. Les domaines agricoles en bordure de route ressemblent ce matin à des jardins de glace, tandis que de puissants jets continuent d’arroser dans l’indifférence ces terres sauvées de l’aridité par la main de l’homme. Les vaches paissent dans le frimas, tandis que les premiers rayons de lumière fendent le brouillard de l’aube.

La route No 12 nous fait traverser des paysages à couper le souffle. Le pire, le plus difficilement supportable tant le spectacle est à tous les virages, c’est la variété de ces paysages. Où l’on passe en un clin d’œil de la forêt au désert. Où l’on franchit un col bordé d’arbres jaune fluo pour se retrouver surplombant une étendue infinie de plateaux pelés perdus dans la brume. Où l’on roule sur l’échine d’une montagne, avec à gauche comme à droite, des canyons en dégradé de rouge et, tout au fond, un tendre tapis de verdure.

Dans cette région qui court de Bryce Canyon au Grand Canyon, sur quelque 7700 kilomètres carrés, l’érosion a fait un travail fantastique, révélant une gamme chromatique de roches exceptionnelle. Monter et descendre de plateaux en vallées, c’est traverser le temps géologique et les dépôts successifs de sédiments multi­millénaires, une progression de couleurs plus ou moins sanguines, plus ou moins anémiques – les roches rouges manifestant une concentration élevée en oxydes de fer.

Et puis il y a les formes. Ici, une armée d’immenses rochers ocre debout comme des soldats sculptés. Là, au beau milieu de la forêt, la carapace grise d’une tortue de pierre grande comme une mosquée. Des silhouettes de titans pétrifiés, des figures quasi animales que l’on imagine condamnées à l’état rocheux par punition divine. Et ces falaises qui sont comme les ruines de châteaux forts colossaux, résidus d’une époque imaginaire où la terre aurait été peuplée de créatures aux proportions phénoménales.

L’Ouest américain, semble-t-il, est propice à la rêverie. Comme si cette géologie exceptionnelle rendait tangibles les temps immémoriaux, comme s’il en émanait le pouvoir de nourrir les légendes. On roule à travers ces paysages en s’imaginant vierge de toute science, comme l’indigène précolombien de base, rencontrant ces rochers aux profils de bêtes. Comment ne pas leur prêter la capacité de se réveiller un jour?

Quitter la route panoramique n’est pas aussi douloureux que prévu. Les tracés sont plus rectilignes, la vitesse de croisière augmente, mais le panorama reste absolument grandiose sur la route 89. Toutefois, il s’associe un autre type d’imaginaire. Ici, les espaces sont plus grands, faits de plaines qui ressemblent à celles des films mettant en scène la conquête de l’Ouest. D’immenses propriétés agricoles bordent la route, avec des vaches innombrables et des maisons minuscules en pied de falaises. Et puis soudain, au-delà d’un fil barbelé, plus rien. Après quelques minutes de route, un panneau nous indique que ces quelques hectares de néant à peine fertile que l’on vient de traverser sont en fait à vendre.

Sur l’asphalte parfaitement entretenu de cette région riche en touristes, on croise des camions beaux comme un rêve d’enfant, et des motards que l’on envie même s’ils n’échappent à aucun cliché. L’avantage du retour en route nationale a été de clarifier la bande FM, ce qui participe de cette impression de grande traversée dans la pop culture. Sur une station appelée «80’s on 8» se succèdent le pire et le moins pire de cette décennie musicale. Les fenêtres grandes ouvertes sur le désert, personne ne nous entend chanter très fort Bryan Adams et Bon Jovi.

Après plus d’une heure de quasi ligne droite, et de silence GPS absolu, l’arrivée à l’Amangiri nous prend totalement par surprise. Alors que l’on commençait tout juste à trouver sa voix.

Dans un mile, tourner à droite, puis encore une fois à droite. Faut-il croire aveuglément à son GPS pour arriver à destination? Au beau milieu de nulle part, on file encore à 75 miles à l’heure à travers un paysage lunaire, la route tracée à l’equerre, lorsque la voie digitale de l’engin nous invite à bifurquer. Il y a bien là un chemin poussiéreux, avec au bout, un portail rouillé qui ressemble à ceux retenant les troupeaux de bovins en stabulation libre. Et un interphone en alu un peu saugrenu, perché sur sa tige au milieu du désert, légèrement trop haut quand on conduit une berline. Manifestement, le 4x4 est ici de rigueur.

Le portail s’ouvre sur un désert éblouissant entouré de pâles massifs rocheux, pâles mais majestueux avec des arondis quasi-organiques, qui sont comme les vestiges érodés d’une forteresse titanesque. Il faut rouler cinq minutes au milieu de ce paysage impossible, prodigieux, comme seules des millions d’années d’une érosion miraculeuse peuvent en créer, pour arriver enfin au seuil de l’un des hôtels les plus luxueux du monde.

L’Amangiri, trésor d’intelligence architecturale en milieu hostile, îlot de plaisance dans une mer de roches, nous accueille sur fond de douce cascade, celle d’une piscine azurée qui déborde en fontaine. Le bruit de l’eau qui chute efface avec élégance celui de nos pneus sur le gravier. Le moteur s’éteint, laissant la rumeur de cet écoulement lutter seul contre le silence du désert tout puissant.

Nous confions au concierge une monture fatiguée par 450 miles de route (720 kilomètres). Non sans un léger remords pour ce siège passager jonché de cartes routières, de paquets de viande séchée, et de bouteilles d’eau vides. Et la banquette arrière pleine de chaussures terreusses, et d’habits retirés à la va-vite, à mesure que la température s’élevait dans l’habitacle.

Comment en sommes-nous arrivés là? L’été indien touchait à sa fin alors qu’une mission professionnelle nous parachutait en Utah, cet Etat d’Amérique renommé pour ses mormons, son Grand Lac Salé, et une rare densité de parcs nationaux au kilomètre carré. Quelque part à la frontière avec l’Arizona, non loin du Grand Canyon et à égale distance de Monument Valley, un hôtel fabuleux, nous dit-on, accueille une clientèle d’esthètes fortunés et des couples de bienheureux en voyage de noce.

Il fallait donc qu’une Chrysler de location nous emmène plein sud pour constater et rendre compte des beautés exceptionnelles de cette région.

Venant d’Europe, le visiteur de l’Ouest américain et de ses canyons légendaires arrive en général par Las Vegas, ou alors traverse le continent en passant par le nord de l’Arizona. En descendant de Salt Lake City, notre chance sera d’emprunter l’une des plus belles portions de bitume du pays, si ce n’est du monde, au prix d’un détour de quelque 200 kilomètres.

La Byway 12 est une route panoramique classée «All American» par les hautes autorités touristiques des Etats-Unis. Pour prétendre au titre, il faut afficher au moins deux des qualités intrinsèques suivantes: archéologique, culturelle, historique, naturelle, touristique et/ou panoramique. La route qui nous reçoit en ce mois d’octobre présente indiscutablement l’ensemble de ces mérites. Et c’est sans dire que la saison prête aux forêts des couleurs invraissemblables.

Mais avant, nous faisons étape nocturne à Torrey, un bled de montagne qui compte d’excellentes tables de cuisine traditionnelle du Sud-Ouest et un grand nombre de lits touristiques qu’il faut absolument réserver à l’avance, en toute saison. L’endroit est fort couru car il présente l’avantage de se trouver en bordure du parc national de Capitol Reef – des récifs géants qu’on aurait privé d’océan, d’immenses falaises rubicondes au coucher du soleil –, et à l’embouchure de cette fameuse route.

Nous nous y engageons donc de très bon matin, avant même que le soleil ne soit levé. Dans la voiture, un café dans un verre en carton et un muffin emporté du motel que nous quittons. Il fait une température à faire geler les arrosages automatiques. Et c’est d’ailleurs ce qui se produit. Les domaines agricoles en bordure de route ressemblent ce matin à des jardins de glace, tandis que de puissants jets continuent d’arroser dans l’indifférence ces terres sauvées de l’aridité par la main de l’homme. Les vaches paissent dans le frimas, tandis que les premiers rayons de lumière fendent le brouillard de l’aube.

La route numéro 12 nous fait traverser des paysages à couper le souffle. Le pire, le plus difficilement supportable tant le spectacle est à tous les virages, c’est la variété de ces paysages. Où l’on passe en un clin d’oeil de la forêt au désert. Où l’on franchi un col bordé d’arbres jaune fluo pour se retrouver surplombant une étendue infinie de plateaux pelés perdus dans la brume. Où l’on roule sur l’échine d’une montagne, avec à gauche comme à droite, des canyons en dégradé de rouge, et tout au fond, un tendre tapis de verdure.

Dans cette région qui court de Bryce Canyon au Grand Canyon, sur quelque 7700 kilomètres carrés, l’érosion a fait un travail fantastique, révélant une gamme chromatique de roches exceptionnelle. Monter et descendre de plateaux en vallées, c’est traverser le temps géologique et les dépots successifs de sédiments multi-millénaires, une progression de couleurs plus ou moins sanguines, plus ou moins anémiques – les roches rouges manifestant une concentration élevée en oxydes de fer.

Et puis il y a les formes. Ici, une armée d’immenses rochers ocres debout comme des soldats sculptés. Là, au beau milieu de la forêt, la carapace grise d’une tortue de pierre grande comme une mosquée. Des silhouettes de titans pétrifiés, des figures quasi-animales que l’on imagine condamnées à l’état rocheux par punition divine. Et ces falaises qui sont comme les ruines de chateaux forts colossaux, résidus d’une époque imaginaire où la terre aurait été peuplée de créatures aux proportions phénoménales.

L’Ouest américain, semble-t-il, est propice à la rêverie. Comme si cette géologie exceptionnelle rendait tangible les temps immémoriaux, comme s’il en émanait le pouvoir de nourrir les légendes. On roule à travers ces paysages en s’imaginant vierge de toute science, comme l’indigène précolombien de base, rencontrant ces rochers aux profils de bêtes. Comment ne pas leur prêter la capacité de se réveiller un jour?

Quitter la route panoramique n’est pas aussi douloureux que prévu. Les tracés sont plus rectilignes, la vitesse de croisière augmente, mais le panorama reste absolument grandiose sur la route 89. Toutefois, il s’associe un autre type d’imaginaire. Ici, les espaces sont plus grands, faits de plaines qui ressemblent à ceux des films mettant en scène la conquête de l’Ouest. D’immenses propriétés agricoles bordent la route, avec des vaches innombrables et des maisons minuscules en pied de falaises. Et puis soudain, au-delà d’un fil barbelé, plus rien. Après quelques minutes de route, un panneau nous indique que ces quelques hectares de néant à peine fertile que l’on vient de traverser sont en fait à vendre.

Sur l’asphalte parfaitement entretenu de cette région riche en touristes, on croise des camions beaux comme un rêve d’enfant, et des motards que l’on envie même s’ils n’échappent à aucun cliché. L’avantage du retour en route nationale a été de clarifier la bande FM, ce qui participe de cette impression de grande traversée dans la pop culture. Sur une station appelée «80’s on 8» se succèdent le pire et le moins pire de cette décennie musicale. Les fenêtres grandes ouvertes sur le désert, personne ne nous entend chanter très fort Bryan Adams et Bon Jovi.

Après plus d’une heure de quasi ligne droite, et de silence GPS absolu, l’arrivée à l’Amangiri nous prend totalement par surprise. Alors que l’on commençait tout juste à trouver sa voix.

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