steven holl

«L’espace n’est rien sans la lumière»

L’architecte américain explique les travaux d’extension de la Glasgow School of Art

Le Temps: Qu’est-ce qui motive à concourir pour le projet d’extension d’un bâtiment aussi iconique que celui de Mackintosh, l’édifice préféré en Grande-Bretagne de ces 150 dernières années?

Steven Holl: En 1967, j’étais étudiant en architecture à Seattle. Mon professeur d’histoire de l’architecture, Hermann G. Pundt, nous a fait un cours spécial d’une heure sur la Glasgow School of Art et le travail de Charles Rennie Mackintosh. C’était un moment unique grâce à la passion et à l’enthousiasme de cet enseignant. Le travail de Mackintosh, et spécialement la Glasgow School of Art, occupe depuis toujours une place particulière pour moi. Il est une part émotionnelle importante de ma propre passion pour l’architecture.

Quel a été votre sentiment quand vous avez visité l’école pour la première fois?

C’était en juin 2009. Je me suis senti très inspiré par la vie qui habitait l’école et l’utilisation de la lumière par Mackintosh. A l’époque, ce langage architectural était totalement nouveau et d’une inventivité sans commune mesure. Il reste toujours d’actualité.

Pouvez-vous nous expliquer ce langage particulier?

Il s’agit d’une symphonie de lumière en plusieurs mouvements. Un poème symphonique qui se récite du nord au sud, sous une lumière zénithale, avec des modulations sombres et mélancoliques. Il compose une structure qui repose sur des ateliers d’artistes parfaitement proportionnés et éclairés. Cet espace idéal pour l’enseignement et la création de l’art a aussi prouvé sa modularité: il s’adapte au fil des ans aux changements dans les pratiques de l’art et dans sa manière de l’exprimer.

Avez-vous passé quelques nuits blanches, une fois votre projet sélectionné?

En septembre 2009, lorsque j’ai reçu un appel m’informant que notre projet venait d’être choisi, je n’en revenais pas. J’ai su aussitôt que la bataille ne faisait que commencer et que nous serions mis au défi d’une telle entreprise. Mais je savais instinctivement aussi dès ce moment que notre projet – une ode épurée à la modernité qui habille un intérieur plein d’énergie pour les étudiants – était juste.

A observer le «Reid Building», on comprend immédiatement que vous n’avez pas voulu entrer en compétition avec celui de Mackintosh, encore moins le copier…

Le «Reid Building» est un «contraste complémentaire» au bâtiment de Mackintosh. Cela produit une symbiose dans laquelle chaque structure met en évidence les qualités intrinsèques de l’autre.

Y a-t-il néanmoins des hommages directs au bâtiment de Mackintosh?

Bien sûr. La façon incroyable dont Mackintosh a distribué les espaces dans son bâtiment en fonction de la lumière est si inventive qu’elle ne peut qu’inspirer. Nous avons conçu les volumes in­térieurs avec différentes lumières. Ils sont ouverts et éclairés par une lumière distribuée par le haut et constituent des environnements de travail inspirants. L’hommage direct à Mackintosh est au cœur du bâtiment: ce sont les trois «driven voids of light» (des «puits qui guident la lumière», ndlr) qui traversent le bâtiment de part en part et de haut en bas.

En quoi consistent ces «driven voids of light»?

Ils ont une quadruple fonction: ils sont une partie intégrante de la structure du bâtiment, ils distribuent l’espace, assurent une ventilation naturelle et diffusent la lumière du dehors à l’intérieur du bâtiment. Ce sont concrètement des cylindres en béton de 6 m de diamètre, qui élancent les étages vers le haut, inclinés de 12 degrés vers la lumière du sud et percés d’ouvertures qui servent à éclairer les studios et les espaces de vie attenants. Ils dépassent du toit et sont sectionnés verticalement pour maximiser l’exposition vitrée vers le ciel. Le vitrage supérieur s’ouvre et se ferme automatiquement pour la ventilation, ce qui évite de recourir à une climatisation; l’air chaud aspire l’air frais, depuis les «driven voids of light», dans la structure entre les vitres et la façade dans toute l’enveloppe du bâtiment.

Comment ont-ils été fabriqués?

Ils ont été coulés dans des coffrages en tôle d’acier avec du béton auto-compactant pour créer une surface lisse comme de la soie, idéale pour réfléchir la lumière. En amenant la lumière naturelle jusque dans les profondeurs de l’édifice, les «driven voids of light» répercutent les changements d’intensité et de couleur du ciel, donnant de la vie aux espaces. La nuit, ils sont éclairés par des LED, qui inversent la direction de la lumière.

On est frappé dans le «Reid Building» par l’usage magistral de la lumière naturelle. Le résultat des «driven voids of light» est éblouissant…

L’espace s’efface en l’absence de lumière. L’espace n’est rien sans la lumière. Un bâtiment parle dans le silence de la perception orchestrée par la lumière.

A l’intérieur du «Reid Building», on voit des ouvertures partout. Pour quelle raison?

L’idée était de créer une «abrasion créative» entre les différentes parties de l’école. Des rampes relient tous les espaces principaux. Elles s’enroulent autour des «driven voids of light» ou les traversent en partie, offrant des perspectives en haut vers le ciel et vers le bas, en direction des ateliers, comme des fenêtres sur les différents espaces d’activité créatrice de l’école. Chacun peut s’inspirer du travail de l’autre.

Il faut être courageux pour construire en face de Mackintosh. Vous saviez que vous seriez très critiqué?

Quand notre projet a remporté la compétition, nous avons déjà fait face à quelques critiques – quelqu’un nous a même attaqués à ce moment-là sur nos réalisations antérieures, notre philosophie et ma technique de plans à l’aquarelle. Le vieil adage «ce qui ne te tue pas te rend plus fort» nous a alors été fort utile, dans cette période de grand stress. Notre équipe est toujours allée de l’avant, et le soutien de Seona Reid (l’ex-directrice de la GSoA, qui a donné son nom au bâtiment de Steven Holl, ndlr) et de beaucoup d’autres n’a jamais faibli.

Que répondez-vous aux critiques?

L’architecture n’a de sens que dans son utilisation, au moment où l’humain se déplace physiquement dans l’espace bâti. Les critiques sont venues avant même que la première pierre n’ait été posée. Sans aucune expérimentation. Sans aucune confrontation à l’espace créé, à sa lumière, à ses matériaux. Or trouver un équilibre entre l’intensité et l’intimité est la clé en architecture – c’est ce que j’appelle «l’haptique» (du grec «je touche», l’haptique désigne la science du toucher, à laquelle on associe la perception du corps dans l’environnement, ndlr).

C’est-à-dire?

La géométrie globale, l’ensemble conceptuel se mesurent au final à ce que l’on ressent au toucher, à l’échelle de la main. Les détails, les matériaux, comme quand vous effleurez une poignée de porte ou une rampe d’escalier. Grâce au toucher et aux détails, dont l’importance forme un espace architectural, l’expérience sensorielle devient intense. Elle engage une dimension psychologique.

Suite à l’incendie dans le Mackintosh building, êtes-vous lié aux travaux de réfection?

Voir le «Mackintosh Building» en flammes le 23 mai dernier a été un véritable choc. Cela m’a rendu extrêmement triste. La perte est colossale, en raison de la passion que suscite un tel ouvrage. Ce bâtiment était et demeure fondamental dans l’histoire de l’architecture. Il représente, je l’ai dit, une rupture unique dans le langage architectural en raison de son modernisme, et une étude spectaculaire sur la lumière. Encore plus important, c’est un endroit vivant, qui inspire des étudiants depuis plus de cent ans.

Est-ce la fonction même de l’architecture?

L’art et l’architecture sont des armes contre le cynisme ambiant. Une œuvre comme la GSoA, qui est l’incarnation de grandes idées, vous élève au-dessus des sarcasmes. Elle vous donne de la force, et vous pouvez, à condition de persévérer, trouver votre propre voie, vos propres convictions et valeurs fondamentales pour vous épanouir en tant qu’artiste.

Vous parliez d’un bâtiment inspirant…

L’énergie qui se dégage de la GSoA est très féconde. C’est pour cela qu’il faut la restaurer intégralement. Elle doit rester une école d’art. Le célèbre mot de Churchill – «On bâtit d’abord des édifices, ensuite ce sont eux qui nous façonnent» – l’illustre parfaitement, précisément car la GSoA produit chaque année des artistes, depuis 1909. Nous devons tous nous impliquer dans la réfection. Il faut perdre le moins de temps possible pour pouvoir former à nouveau là-bas des étudiants dès 2016.

Les coûts seront importants…

Georges Braque avait dit un jour: «La seule chose qui a de l’importance en art est précisément ce qui ne peut pas être expliqué.» La GSoA fait partie d’un patrimoine qui se situe au-delà de la valeur des choses. Impossible d’en estimer le prix, car elle n’a pas qu’une valeur pécuniaire. Sa valeur est intérieure et sa fonction bien au-delà du numéraire.

Propos recueillis par P. C.

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