«Donner une identité à quelque chose de simple c’est compliqué», dit Philippe Delhotal, directeur développement et création de La Montre Hermès, avant même de dévoiler la nouvelle collection «Slim». Ces montres sont le résultat de la rencontre en une pièce des années 50, découverte au Conservatoire de la maison, et un mouvement extraplat mis à disposition par Vaucher. Il aura fallu trois ans de développement pour arriver à un modèle simplissime et pourtant assez identitaire. Mais difficile de dire à quoi tient cette identité. «C’est une histoire de proportions, souligne Philippe Delhotal. L’identité chez Hermès, on la retrouve aussi dans la typographie. Nous avons cherché quelqu’un qui puisse transmettre cela sur un cadran. Et nous avons trouvé un designer graphique et typographe qui n’avait aucune connaissance horlogère: Philippe Apeloig.» Son mandat? Dessiner les chiffres qui courent tout autour de la montre et lui donnent une identité particulière, très Hermès. «C’est très difficile de créer des chiffres: c’est un alphabet, relève Philippe Delhotal. Tout est une question d’équilibre. Et de proportion. L’œil est très critique.»

L’œil en effet est très critique et relève la moindre des anomalies, le moindre déséquilibre dans l’agencement des chiffres. C’est sans doute pour cela qu’Edouard Meylan, le CEO de Moser Watch Holding, a renoncé aux chiffres. Et aux index. Il a poussé le concept jusqu’à ôter le maximum d’informations sur sa montre, jusqu’au logo. «Cette montre, on l’a appelée la «No Name». On a cherché à rendre le modèle le plus pur possible: heures, minutes, avec une seconde au centre. C’est un modèle très traditionnel doté d’un mouvement à remontage manuel, avec 3 à 5 jours de réserve de marche. Et sur notre cadran fumé, qui est devenu la signature de Moser, on a enlevé les index et le logo. On doit retrouver la beauté de l’objet, sans être obligé de mettre un nom de marque dessus.»

C’est un peu le principe des sacs Bottega Venetta, qui n’affichent aucun logo mais qui sont reconnaissables immédiatement grâce au travail du cuir tressé, le fameux «intrecciato». Mais la marque Moser, créée en 1828 et qui a disparu en 1979, exhumée en 2002, puis rachetée en 2012 par MELB Holding, possède-t-elle une image suffisamment forte pour que son cadran soit reconnaissable au premier coup d’œil? Edouard Meylan le pense. «On est une marque qui se revendique rare, pour des personnes initiées. On fait tout nous-mêmes. Je voulais ôter le logo, car c’est cela le luxe: quand le produit parle par lui-même. Je me suis même posé la question de ne laisser que la seconde au centre. En faire un objet qui montre le temps qui passe, sans donner l’heure. Mais on me l’a déconseillé.» Quand on lui demande pourquoi il n’a pas songé plutôt à ôter la seconde, ce qui aurait été moins inutile, il marque une réticence. «On fait de beaux mouvements et la seconde montre le cœur qui bat. Une montre heure-minutes, j’ai l’impression qu’elle est morte: il n’y a rien qui bouge. On ne perçoit pas le temps qui passe.»

Ce n’est pas l’avis de Karl Friedrich Scheufele, Coprésident de Chopard qui aimerait bien, lui, pouvoir se passer des secondes. C’est ce qu’il a d’ailleurs fait avec la montre XP lancée en 2007 sous ce slogan «Less is More». Cette année, à l’occasion de Baselworld, Chopard lance une nouvelle XP en or Fairmined, un or «durable» acheté à un prix plus élevé à des communautés minières en collaboration avec l’ONG sud-américaine Alliance for Responsible Mining (ARM, ndlr), dotée d’un mouvement L.U.C mais avec une petite seconde. «Toutes nos montres dotées d’un mouvement L.U.C sont censées être certifiées chronomètres. Or pour obtenir un certificat COSC, nous devons avoir une petite seconde. Pour la précision. La seule exception à la règle est la première XP, qui possède le même mouvement, mais qui n’a pas de certificat.» L’inclination naturelle du coprésident de Chopard l’amènerait volontiers à se priver de cette contrainte. «La plus simple expression d’une montre, ce sont les deux aiguilles, dit-il. Ce sont des objets qui me fascinent, tout autant que peuvent me captiver des pièces hautement compliquées qui comportent de multiples indicateurs. La simplicité est un jeu de proportions, de taille, de relation entre les aiguilles et le boîtier. Chaque élément prend beaucoup plus d’importance, car vous ne voyez plus qu’eux. Mis en relation, ils doivent être en harmonie. C’est en cela que réside la complexité.»

«La simplicité dépend aussi de l’identité de la marque, souligne Thierry Stern, président de Patek Philippe. Certaines doivent faire compliqué, car elles sont perçues comme telles. La mission de Patek Philippe, c’est de faire des montres pures et lisibles, plates et compliquées. Ce n’est pas forcément ce que vous entendez par «simple». Pour faire quelque chose de simple, il faut que ce soit parfait. C’est ça, le challenge. On va toujours essayer de trouver des astuces pour ne pas vous montrer que cela a été compliqué à concevoir. Par exemple un quantième annuel, qui est ardu à fabriquer, mais qui a l’air simple, est une de nos meilleures ventes parce qu’il est pratique à utiliser et aisé à lire.» La lisibilité, chez Patek Philippe, est l’un des attributs de la simplicité. «La montre doit pouvoir être lue en une seconde. Et lorsque l’on dessine le visage d’une pièce, il faut être très précis. Mais lorsque le client prend une loupe et regarde sa montre, il doit pouvoir voir tous les petits détails de finition qui ne se révèlent pas forcément au premier coup d’œil. C’est la sobriété qui prime: la complexité, vous la découvrez après.» La simplicité permet de mettre en valeur la qualité des finitions aussi. «On met en valeur la capacité des polisseurs, des gens qui ont usiné la boîte, poursuit Thierry Stern. Quand tout est simple, la moindre erreur se voit.»

On peut ôter jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essentiel. Mais qu’est-ce que l’essentiel, en horlogerie? «Je pourrais imaginer un cadran pur, sans aiguilles avec un échappement derrière qui bat, relève Edouard Meylan. Mais ça deviendrait un concept: on en ferait une, on ouvrirait la réflexion, et on n’en vendrait pas.» Une montre sans aiguilles, c’est peut-être pousser le bouchon un peu loin. Comme l’avait fait d’ailleurs Romain Jérôme en 2008 avec sa Day & Night, un tourbillon sans aiguilles qui n’avait d’autre utilité que d’avoir fait parler de lui.

«Je serais le premier à faire une montre simple, ronde, très belle, mais je pense que cela n’aiderait pas Patek Philippe, relève Thierry Stern. La plus simple des montres, finalement, c’est une montre squelette, puisqu’il ne reste presque plus rien. Mais dans ce cas, la ­complexité se trouve dans le mouvement. Je crois que le plus loin que l’on soit allé dans la sobriété, c’est la montre Calatrava, qui est néanmoins reconnaissable aux clous de Paris sur la lunette et à la forme des aiguilles. Ça, c’est ma limite.»

La simplicité, extrême, chez Greubel Forsey, c’est notamment de renoncer à créer des boîtiers asymétriques avec des proéminences qui en suivent les contours et de créer un modèle dans un boîtier plus fin, avec un tourbillon et trois aiguilles. Un modèle élémentaire. «Avec le Tourbillon 24 secondes Vision, nous avons voulu faire un cadran qui semble relativement sobre à distance, explique Stephen Forsey, cofondateur de la marque. Mais quand on le regarde de plus près, on découvre qu’il s’agit d’un cadran en trois parties. Le centre est assez simple avec le logo, la partie médiane avec les index des heures et la petite seconde, et l’extérieur c’est le tour de minuterie. Il a fallu deux mois d’élaboration pour faire ce cadran. Nous avons dû trouver un alliage d’or 18 carats qui passe au four afin de pouvoir faire les index en émail grand feu. Il faut compter entre 7 et 10 passages au four pour obtenir un glacé final parfait. Le cadran est adouci à la main, avec une pierre: impossible de sabler, car la pression ferait sauter l’émail.» Chez Greubel Forsey, on n’a pas tout à fait renoncé aux protubérances qui valent signature: le tourbillon effectue sa rotation à l’intérieur d’un globe façonné dans la glace saphir qui émerge et vient se poser sur le creux du poignet situé juste après la tête du cubitus. On ne sent pas du tout ce dôme qui met le tourbillon en majesté. Quant au pont du tourbillon, il a la forme d’une voûte en plein cintre.

Les montres Greubel Forsey sont destinées à des collectionneurs sensibles à la qualité poussée à son paroxysme. Raison aussi pour laquelle Stephen Forsey n’aime pas parler de prix. Il préfère utiliser le mot «valeur». Et donc la valeur de ce Tourbillon 24 secondes Vision, qui sera édité en 22 exemplaires, atteint 290 000 francs. D’un certain point de vue, c’est leur modèle «entrée de gamme». Chaque modèle nécessite six mois de travail. «Nos clients ont une culture horlogère, souligne Stephen Forsey. Ils sont passionnés, ils sont prêts à prendre deux jours d’un agenda chargé pour venir nous voir à La Chaux-de-Fonds. On leur fait visiter le Musée de l’horlogerie, le Théâtre italien, la villa de Le Corbusier, pour leur faire comprendre comment l’horlogerie a pu se développer à 1000 m d’altitude. Et j’espère que lorsqu’ils regardent leur montre, ça les pousse à réfléchir à tout ce travail fait main qui a donné naissance à ce cadran, au calme extrême nécessaire. Et peut-être vont-ils se souvenir qu’il faut rester zen dans la vie quoi qu’il advienne, et qu’il faut réfléchir à chacune des actions que l’on accomplit.»