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Barnabé Fillion.
© Aesop

Interview

L’éther capturé, ou les secrets d'un créateur de parfum

En esthète, Barnabé Fillion se livre sur son approche du parfum. Ce nez autodidacte explique ses procédés de création et sa collaboration avec la marque australienne Aesop

Aesop a été créée en 1987. Une marque milléniale, quoi. L’Australie sort de son cliché plage-planche de surf-blondeurs rebelles. Melbourne voit naître les laboratoires du fondateur Dennis Paphitis, Australien d’origine grecque, ex-coloriste devenu formulateur de cosmétiques. Il choisit les huiles essentielles pour masquer l’odeur d’ammoniaque de ses produits. L’écologie est son point de mire, les produits à base de plantes, des ingrédients maison transformés en laboratoire: «Aesop m’a séduite lorsque j’ai commencé mon stage chez eux, car ils prônent une hygiène de vie en amont de l’application de produits cosmétiques. La beauté, c’est une question d’équilibre entre activité physique et bonnes habitudes», explique Kate Forbes, devenue directrice générale et tête du Département recherche et développement de la marque.

C’est dans cette philosophie naturaliste que Barnabé Fillion, un nez ayant déjà collaboré pour Aesop à l’élaboration de la fragrance Marrakech Intense aux arômes de clou de girofle, de cardamome et de bois de santal, revient pour créer intégralement Hwyl, mot gallois qui signifie «harmonie du corps et de l’esprit». Hwyl est la troisième création olfactive de la maison alliant les senteurs intrigantes de la verdure et de la quiétude d’une forêt millénaire du Japon. Les notes fumées de l’encens se dissipent pour laisser place à des arômes épicés de bois et de mousses, dans un mélange de différents cèdres et de vétiver bourbon du Madagascar… ayant poussé dans des champs de vanille.

La beauté, c’est une question d’équilibre entre activité physique et bonnes habitudes

Kate Forbes, directrice générale d'Aesop

Barnabé Fillion va à l’essentiel. Il pratique tout ce que l’on voudrait maîtriser, le yoga, la méditation… Il irradie tel un visionnaire dans des effluves divins. Créer du parfum représente pour lui une manière d’être, de sentir la magie des matières premières qu’il aime manipuler, sentir et peser en personne.

T: Quel est votre parcours?

J’ai étudié la botanique et la phytothérapie. En 2007, j’ai décidé de devenir nez en pur autodidacte. Un parfumeur m’a formé aux ingrédients et j’ai frappé à la porte de la maison de composition Mane [avec Christine Nagel, nez chez Hermès notamment, ndlr] et par un hasard heureux, comme disent les Japonais, j’ai dirigé le projet Portrait pour Paul Smith, comprenant un parfum pour homme et un autre pour femme.

Vous venez de l’univers de la photo…

Pratiquement toutes les personnes de ma famille sont photographes. J’ai assisté Helmut Newton dans ses derniers shootings à Paris. J’ai voulu me détacher de ce terrain bien trop connu en m’engageant dans d’autres partenariats. De la photo avec de la poésie, avec un architecte, avec un chef puis avec un parfumeur.

Comment êtes-vous passé d’un univers indépendant à la production à grande échelle, donc industrielle?

Pour moi, la parfumerie relève de l’artisanat, bien que je ne puisse nier que l’industrie soutienne également les traditions, l’héritage des techniques de base et les connaissances, en somme les fondamentaux.

C’est pour revenir aux bases de l’artisanat que vous faites sentir vos fragrances sur des pièces de céramique?

Oui, la céramique est une matière assez brute et sophistiquée qui exalte les parfums. En l’occurrence, elle est travaillée avec des machines et imprimée en 3D. L’idée que la technologie puisse entrer dans le laboratoire d’un petit artisan me plaît. Il faut s’adapter aux progrès tout en préservant les savoir-faire, l’art de réaliser des objets concrets à partir d’un design particulier.

Comment liez-vous les champs lexicaux de la parfumerie à l’univers de l’art ou du design?

Le rapport de l’odorat, des odeurs, des senteurs ou des fragrances avec l’art ou le design tient dans le sentiment d’évasion de l’esprit. Ici, le lien se fait par l’élaboration d’essences, qui représente une facette de la création et en même temps l’inverse, à savoir une concrétisation de l’esprit en une substance évanescente mais pourtant matérielle, bien qu’invisible. Je distille l’espace pour le restituer en fragrance.

Une manière de capturer le temps?

Capturer des senteurs est une passion, une manière d’aborder la vie. Je crois aux caractéristiques humaines, à la transmission des savoirs et à la passion pour me guider au quotidien dans la fabrication d’essences qui perdurent.

Comment définissez-vous le sens de l’odorat?

L’odorat est un sens qui se rapporte intrinsèquement aux autres, mais également une résonance entre intérieur et extérieur: je sens, c’est la respiration, j’inspire et j’expire constamment. Ce lien s’établit entre le soi et l’invisible. Mon approche relève de l’attention au détail et au souci de la qualité des produits que je manipule.

Cela explique pourquoi Hywil, le dernier-né d’Aesop, évoque l’introspection
et la méditation?

L’idée fondamentale que ce parfum véhicule est celle de prendre le temps pour bien faire les choses. Dans une société qui va si vite, il est important de faire preuve de discernement, de se sentir bien avec soi, de savoir ce qu’on ressent afin de bien choisir les senteurs qui nous correspondent. Je préfère éviter le martèlement des images qui viennent de partout et inviter les individus à prendre soin d’eux-mêmes à travers une fragrance.

Beaucoup de marques travaillent sur les «sens du luxe», pourtant, parfois,
les parfums des grandes enseignes sont écœurants…

Personnellement, j’évite de toucher à cela. Les substances deviennent agressives et déforment ce qui relève du sensible, ne laissant que des impressions violentes, par exemple dans ces centres commerciaux où la réalité du parfum est ce qu’elle est…

Si vous deviez donner un conseil aux consommateurs?

De ne pas se laisser influencer par les autres et agir selon leur instinct. Pas l’instinct de celui qui va vite tout le temps, mais de celui qui ferme les yeux, qui se met dans un bel environnement, écoute une belle musique et dirige son regard vers des images réconfortantes… un peu comme Hywl, au cœur d’une nature sauvage et authentique. Je dirais de développer les qualités humaines pour se rapprocher de soi, pour s’ancrer. Les Japonais sont inspirants en ce sens, comme lors de la cérémonie du thé. Tout y est travaillé, la lumière, les gestes, selon un rituel strict.

Votre madeleine de Proust?

Le pelage de mon chat, je ne tenterais pas d’en extraire l’essence, mais c’est l’absolu de lavande qui s’en rapproche le plus!

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