Serait-ce le signe d’un ras-le-bol généralisé? D’une rébellion silencieuse contre les caractères froids et standardisés de nos claviers d’ordinateurs et autres écrans numériques? La question a tout lieu de se poser, lorsque l’on prend conscience de l’engouement phénoménal que suscite le revival du lettering aujourd’hui.

Mélange de calligraphie et d’art graphique, le dessin de lettres s’affiche aujourd’hui partout, des devantures de vitrines à nos tote bags, en passant par nos magazines, nos mugs de café, nos objets de déco, ou encore nos vêtements ou nos tatouages. C’est la tendance déco du moment. Mais pas seulement.

Sur les réseaux sociaux, comptes Instagram et Pinterest en premier, les créations d’artistes ou d’anonymes rivalisent d’originalité et de savoir-faire. Partie des pays anglo-saxons, cette pratique artisanale débarque à présent en Suisse romande, où les premiers ateliers créatifs commencent à poindre leur nez. Mais d’où vient soudain cette passion pour le mot dessiné à la main, au feutre, au crayon ou encore au pinceau?

Calligraphie customisée

Tout d’abord, il s’agit justement d’être clair sur les mots. Le lettering (ou le lettrage en vieux bon français) se distingue de la calligraphie par la liberté qu’il se donne. En effet, l’art millénaire de la calligraphie consiste à bien écrire selon des formes préétablies, qu’il s’agisse de notre alphabet latin ou des caractères chinois ou arabes. Le lettering, quant à lui, tient plus du dessin, de l’illustration que de l’écriture: le but étant alors de créer des formes uniques pour chaque lettre. D’attirer le regard sur les mots en passant d’abord par le choc esthétique. En fait, on pourrait dire que le lettering, c’est la version customisée de la calligraphie.

Cette tendance principale du graphisme n’est de loin pas nouvelle, comme nous le confirme Pierre-André Dessarzin, doyen de l’Ecole romande d’arts et de communication (Eracom), à Lausanne. «Le lettrage remonte à l’époque industrielle avec l’avènement de la machine à vapeur, où il était important de pouvoir identifier le matériel roulant», raconte-t-il. «Mais le lettrage s’est surtout développé au XIXe siècle avec la naissance de la publicité», poursuit-il. «On faisait alors appel à des spécialistes pour différencier les différents vendeurs. Dès le départ, ce qui est recherché, c’est cette idée de personnalisation du texte.»

Dans les années 1960, c’est le tag et le graffiti qui remettent le lettering au goût du jour. Plus tard, c’est la bande dessinée qui s’en emparera durablement: «Le lettrage a rapidement été très utile aux bédéistes, car il permet de retransmettre une émotion – ce qui n’est pas possible à travers la typographie», relate encore l’enseignant.

Gage d’humanité

Longtemps disparu des radars du quotidien, le lettering a ressurgi brutalement ces dernières années, se répandant comme une traînée de poudre partout où des mots souhaitaient s’imprimer. Des coussins d’intérieurs aux menus des bistrots dessinés à la craie, en passant par les accessoires de mode. Mais il convient ici de séparer le bon grain de l’ivraie. A savoir la récupération industrielle de ce qui était au départ, ces dernières années, une réappropriation personnelle et collective de l’écriture manuelle. Et ce, qu’il soit le fait d’artisans spécialisés ou de simples dilettantes. Cette pratique s’inscrit, de fait, plus largement dans la vogue du DIY (do-it-yourself), que l’on a vu ressurgir également ces dernières années.

A l’ère des e-mails et autres SMS, le message manuscrit prend également soudain une tout autre valeur. Il fait écho à notre humanité, à notre individualité aussi. «Il y a vraiment un mouvement back to the roots», souligne Martina Keddouh, une des premières à proposer des ateliers de handlettering en Suisse romande (www.tiniletters.ch). «Dans ce monde digital, les gens ont de nouveau envie de faire des choses à la main, de donner ou de recevoir des messages personnalisés.»

On peut faire passer plus de sens, plus d’émotions dans un mot écrit à la main que tapé sur un clavier

Laurence Crottaz, artisane dans la carterie, a suivi ses cours avec enthousiasme: «Je trouve magique, à l’heure où tant de choses passent par le Net, de pouvoir magnifier les lettres et laisser une trace de son écriture.» Et d’ajouter encore avec conviction que «les mots peints acquièrent alors plus de poids. On peut faire passer plus de sens, plus d’émotions dans un mot écrit à la main que tapé sur un clavier.»

«Le mot peint exprime des sentiments, un état d’esprit», note à son tour Yaël Pfister, une autre participante. «J’aime prendre le temps de préparer une carte ou un mot aux gens que j’aime. Et c’est toujours reçu avec beaucoup de plaisir.»

Créatrice de bijoux, Tatiana Neuenschwander s’est inscrite pour sa part à ces ateliers, pour «ajouter de l’originalité et de la modernité aux petits mots manuscrits» qu’elle glisse toujours dans les colis de ses clientes pour les remercier de leurs commandes. Histoire de personnaliser un peu sa relation avec chacune d’entre elles… C’est qu’à l’heure des e-mails groupés (ou faussement individualisés), rien n’apparaît plus luxueux qu’un message véritablement personnalisé.

Un art méditatif

Après le boom des cahiers de coloriages et autres mandalas, la pratique du lettering s’est également ajoutée à la liste de ces loisirs récréatifs dits de lâcher-prise. Martina Keddouh est la première à apprécier ce temps long passé à peaufiner ses lettres: «C’est quelque chose qui se fait très lentement, et du coup, c’est un peu comme de la méditation», exprime-t-elle. «On est dans le flow, on oublie le temps. J’oublie tout ce qui est autour de moi.»

Même son de cloche du côté des deux sœurs de Sister Stories qui proposent des «délicatesses de papier» pour toutes sortes d’occasion (mariages, naissances, anniversaires, etc.) ainsi que des workshops, notamment comme animation pour des enterrements de vie de jeune fille. «Nous vivons à une époque où nous sommes dirigés par le stress du quotidien, où l’on ne prend pas assez de temps pour soi», formulent-elles. «Le fait de pouvoir décorer son intérieur, afficher des phrases positives dans des cadres ou encore prendre du temps pour faire un atelier lettering entre amis nous permet de nous évader un peu du train-train quotidien.» Une façon comme une autre de se rappeler… qu’on n’est pas des robots!