tout cru

L’expérience Château Rayas

C’est un mythe liquide. La simple évocation de Château Rayas me donne (presque) les mêmes frissons que «Nkosi Sikelel’iAfrika», l’hymne qui me replonge dans mon enfance africaine. J’ai goûté pour la première fois l’icône de Châteauneuf-du-Pape il y a trois ans chez un ami qui sait y faire quand il reçoit. C’était le millésime 2005, produit par Emmanuel Reynaud, le neveu de Jacques, décédé en 1997, qui a porté la cuvée au firmament de la viticulture mondiale. J’en garde un souvenir ému avec une texture extraordinairement veloutée et une fraîcheur inattendue pour un vin du sud.

Mardi soir, j’ai eu la chance de rentrer dans l’intimité de Rayas. Le vigneron vaudois Raoul Cruchon avait réuni dans son caveau une quinzaine de professionnels et de passionnés pour déguster dix millésimes mis à disposition par Jean-Louis Capezzali. Le hautboïste français est un fou de vin avec un «F» majuscule. Il a très bien connu Jacques Reynaud, au point d’obtenir ses confidences. Le vigneron lui a soufflé que le millésime 1986 de Rayas était le seul qu’il ait vinifié en utilisant exclusivement du grenache. Tous les autres contiennent entre 2% et 3% de syrah.

Après une mise en bouche avec Pignan et Fonsalette, également produits par la famille Reynaud, on est passé au cœur du sujet. Dix millésimes de Rayas entre 1986 et 1997 servis à l’aveugle et dans le désordre. My God, quelle expérience! A chaque bouteille, c’est comme si un nouveau film commençait. Des vins extraordinaires, mais avec des profils parfois très différents. Un consensus très large s’est dégagé pour les millésimes 1986 et 1989. Denses, complexes, ils atteignent des sommets d’onctuosité équilibrée par une fraîcheur qui met Rayas au Panthéon. Les millésimes 1993 et 1994 étaient plus fins, plus aériens, plus fragiles aussi, mais avec une richesse aromatique et une persistance en bouche inouïe. Un concentré de sensualité qui, avec l’évolution, pouvait évoquer les grands pinots noirs de la Côte de Nuits.

Il y a eu quelques déceptions même si, dans une série d’un aussi haut niveau, le terme paraît terriblement mal ajusté. Rayas 1990 en fait partie. Pourtant, c’est le millésime légendaire sacralisé par un 100/100 donné par Robert Parker. Il n’a pas tout à fait tenu la comparaison avec les meilleurs: un volume et une texture magnifiques, mais un peu trop d’alcool et une lourdeur en finale de bouche signatures d’un millésime solaire. Une démonstration de plus du goût du grand Bob pour les «blockbusters» qui en font trop.