En matière d’effeuillage horloger, les marques ont chacune leurs secrets. Si certaines se sont fait une spécialité des découpages savants au cœur des mouvements pour permettre aux collectionneurs de plonger dans leurs entrailles, d’autres découvrent depuis peu l’intérêt du public pour les artifices permettant à l’œil de pénétrer au cœur de l’insondable, de toucher du regard la magie d’un calibre mécanique. Au temps jadis, les montres pouvaient s’ouvrir et les mouvements, montés sur charnières à la boîte, être observés de près, laissant le soin à la poussière de faire son œuvre. Avec l’arrivée des montres mécaniques dotées de fond saphir, les amateurs ont eu tout loisir d’étudier les mouvements dont ils ne parvenaient pas à percer le secret. Il a fallu aux marques repousser les limites de la transparence pour répondre aux attentes des adeptes de plus en plus éduqués en matière d’horlogerie.

L’art du squelettage

Cet art n’est pas nouveau, mais s’est généralisé dans le courant du XIXe siècle avec l’apparition des montres à destination du marché chinois produites en particulier dans le Val-de-Travers. Plus tard, le travail de squelettage réalisé par quelques grandes maisons sur certains mouvements des montres de poche ultra-plates a suscité l’intérêt de quelques dandys motivés à l’idée de se démarquer. La généralisation des fonds transparents, qui a permis aux amateurs de profiter des finitions de leurs mouvements de montre, a retardé momentanément l’engouement du public pour les pièces squelettes. Les artisans qui en produisaient ont longtemps travaillé à l’ancienne en ornant de motifs floraux les parties conservées des mouvements comme pour masquer une nudité dont les auteurs avaient presque honte.

Depuis quelques années, les marques, conscientes du potentiel des montres squelettes, travaillent leurs produits afin que les découpages aient des lignes plus modernes. Piaget a donné le ton avec l’Altiplano Squelette et l’on retrouve en partie cette approche contemporaine dans le travail réalisé sur l’Emperador Coussin 1270S. A sa façon, le travail arachnéen destiné à sublimer la transparence au cœur des calibres des montres Excalibur Squelette de Roger Dubuis prouve que le talent des artisans est pratiquement sans limite. Ces approches à la fois plus dynamiques et plus sensuelles font ­concurrence aux méthodes anciennes. Aussi, même une maison comme Parmigiani Fleurier, que l’on sait attachée à la tradition et au nombre d’or, façonne aujourd’hui la matière des ponts et de la platine de la Tonda 1950 Squelette de manière à ce que l’art s’exprime à travers un style en phase avec son époque. Dans ce cas, ce travail de découpe du métal n’est plus seulement un exercice de style, mais l’expression d’un art à part entière.

Cet Art, une maison comme Cartier sait admirablement bien le manier. Elle s’est fait une spécialité de la transparence absolue avec ses pendules mystérieuses et reproduit cet exploit de faire du vide un terrain d’expression de l’heure en laissant au cœur de la Rotonde Astrotourbillon Squelette Calibre 9461MC juste l’essentiel pour faire que la montre fonctionne tout en semblant léviter. Dans ce domaine, la manufacture Vacheron Constantin a su faire œuvre utile en proposant Métier d’Art Arca, une nouvelle collection de 12 pendules uniques qui, toutes réalisées en cristal de roche, abritent un mouvement mécanique à remontage manuel présentant une architecture épurée à l’extrême semblant léviter au cœur même de la matière.

Ajourage ou squelettage?

Il arrive que l’on confonde le squelettage et l’ajourage. S’en remettant au Berner, le célèbre dictionnaire professionnel illustré de l’horlogerie, pour savoir ce que recouvre l’une ou l’autre technique on découvre la définition du verbe ajourer: «Pratiquer des ouvertures. Ajourer un pont, une platine dans un but technique ou pour faire des montres squelettes.» On retiendra donc qu’ajourer ­consiste à produire des trous en vue de faire des composants ainsi travaillés une montre squelette. Ces montres dotées de larges ouvertures destinées à mettre en exergue certains composants du mouvement sont-elles des montres squelettes ou des ­garde-temps ajourés? La question se posait entre certains spécialistes de savoir si la Ralph Lauren Sporting Squelette présentée lors du dernier SIHH portait justement son titre de squelette ou s’il s’agissait d’un intéressant ajourage d’un calibre IWC? La problématique est identique pour la Hamilton Jazzmaster Viewmatic Skeleton. Pour certains, cette montre est bien de la famille des squelettes, pour d’autres, comme pour la version un peu «trash» d’Artya intitulée «Roulette Russe», il s’agit d’une pièce commerciale dont la mécanique a été largement ajourée pour donner le change. La question pour la Hublot Classic Fusion Aeromoon a moins lieu d’être, car le cadran transparent révèle la face externe de la platine sur laquelle se trouvent des composants retravaillés et ajourés pour renforcer la profondeur de champ et offrir aux amateurs de compositions mécaniques complexes une vue sur le subtil agencement de cames et de rouages permettant d’afficher l’heure, le jour, le mois, la date et les phases de lune.

Certaines maisons font des ajourages suggestifs une marque de fabrique. Frédérique Constant découpe depuis dix ans révolus (2014 était l’anniversaire des Heart Beat) ses cadrans et quelques autres composants pour laisser voir le balancier de ses mouvements mécaniques ou le tourbillon de ses calibres de manufacture. Dans le même esprit, Zenith, depuis l’ère marquée par la direction de Thierry Nataf entre 2001 et 2009, propose à son catalogue des chronographes aux cadrans plus ou moins ajourés, destinés à mettre en valeur certains composants du fascinant calibre El Primero, dont le fameux balancier vibrant à 36 000 alternances par heure.

Mettre à nu la mécanique

La solution ultime n’est pas de découper toujours plus de métal pour ajourer au maximum les composants afin de laisser voir les pièces en mouvement du mécanisme, mais de créer des calibres spécifiques, construits de telle façon qu’il soit possible à l’œil de voir, côté cadran, les principaux composants de la montre. La tendance est encore balbutiante, mais l’arrivée d’un modèle comme la Maurice Lacroix Gravity dans le cercle des garde-temps ayant une construction de mouvement original permet d’imaginer que l’on verra de plus en plus ce type d’instruments au sein des marques désireuses d’attirer à elles les amateurs de belles mécaniques.

Ce mode d’expression horloger a son charme et a été plébiscité par les marques les plus en vue sur le marché. Breguet, qui fête cette année le 10e anniversaire de la Tradition avec le modèle Tradition Automatique Seconde Rétrograde, rappelle que la mise à nue mécanique, par la création d’un nouveau genre de mouvement consistant à mettre en scène les organes constitutifs au-dessus de la platine, n’est finalement pas une tendance très ancienne, même si l’architecture des calibres de la marque s’inspire de ceux créés par Abraham Louis Breguet. Dans cette pièce, l’équilibre visuel orchestré par la symétrie des ponts est accentué par des décors aux lignes pures qui s’inspirent des montres à souscription ou des premières montres automatiques dont la masse oscillante de ce modèle reprend la forme générale.

La valorisation de la mécanique d’une montre-bracelet vue du cadran, comme on observe celle d’une montre de poche par le fond de la cuvette, possède ce petit quelque chose de génial qu’a su également exploiter la manufacture Audemars Piguet dans sa collection Millenary. Les puristes diront que l’architecture de cette construction s’inspire un peu des «Hebdomas», ces oignons à longue réserve de marche dotés de balanciers visibles par le cadran, typiques du début du XXe siècle. Toutefois, la mécanique est ici aussi bien mise à nue et fait l’objet d’une théâtralisation ayant pour seul objectif de contenter l’amateur de belles mécaniques désireux de pouvoir, à volonté, plonger les yeux au cœur de sa montre.