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L’heure pérégrine

La mise au point de montres de voyage adaptées au monde contemporain fait partie des tendances du moment. Les grandes maisons horlogères, dont le centre d’intérêt s’est déplacé hors de l’Occident, développent depuis peu des garde-temps susceptibles de s’adapter à toutes les heures rencontrées dans le monde et en particulier celles de pays à fort potentiel, trop longtemps ignorés…

La relation qui unit les voyageurs à la mesure du temps mécanique remonte au XVIIIe siècle, lorsque les marins ont désiré trouver leur position en mer à l’aide des premiers chronomètres de marine. Ce garde-temps, d’une grande fiabilité en mer, devenait inutile une fois que ces mêmes marins avaient posé le pied à terre. En effet, chaque ville réglait son heure à celle du soleil. Or, avec ce mode de calcul, impossible d’unifier les heures puisque, lorsqu’il est 12 h au soleil à Strasbourg, il est encore 11 h 12 à Brest (quarante-neuf minutes d’écart).

Tant que les déplacements se sont faits à cheval, il n’était pas complexe de gérer la multiplicité des heures locales ayant cours en Europe. Seulement, une fois les premiers chemins de fer mis en exploitation, la question s’est vraiment posée de légiférer sur les heures légales pour des questions de sécurité. Impossible de faire circuler des trains sur des lignes uniques sans uniformiser l’heure permettant de les faire se croiser sans accident.

Bref, lors de conférences réunies en vue de réguler le découpage horaire du globe à la fin du XIXe siècle (1884 à Washington), la France et la Grande-Bretagne s’opposèrent sur la position du fuseau devant servir de référence. La France tenait à ce que ce soit Paris, tandis que la Grande-Bretagne s’accrochait à Greenwich. La plupart des pays se rangèrent derrière les Anglais, qui avaient été les premiers à harmoniser le temps en définissant le méridien d’origine à Greenwich, pour permettre à leurs marins de calculer la longitude à partir de pendules.

Il fallut attendre 1911 pour voir la France souscrire au découpage GMT (Greenwich Mean Time), autrement dit au temps de référence à partir de Greenwich. Elle renonça donc au méridien de Paris, mais choisit de définir son heure légale, non pas à partir du méridien de Greenwich comme il aurait été logique de le faire, mais comme l’avait fait Genève, à partir de celui de l’Europe centrale. Autrement dit, celui de Berlin!…

Fuseaux spécifiques

Aujourd’hui, le découpage des fuseaux n’est pas plus simple que dans le passé car différents pays ont choisi, pour leur heure locale, de ne pas tenir compte du découpage fait par l’Occident. C’est pourquoi des pays comme L’Iran, l’Inde, l’Australie, pour ne citer que les plus importants, ont retenu un décalage d’une demi-heure et le Népal d’un quart d’heure, par rapport au fuseau horaire auquel ils devraient se rattacher. Mais comment se fait-il que beaucoup de montres destinées aux voyageurs ne tiennent pas compte de ces spécificités? Plusieurs raisons sont recevables. Longtemps les horlogers ne se sont pas souciés de ces particularismes car ils sont restés attachés à une vision du métier datant d’avant la décolonisation, entamée dans le courant des années 50; une date où les quelques pays concernés par les découpages horaires particuliers n’étaient tout simplement pas considérés comme des cibles commerciales potentielles par les maisons horlogères. Aujourd’hui, les horlogers sont dans l’obligation de s’adapter, au risque de voir de nouveaux marchés émergents ou ré-émergents leur échapper (lire p. 4 à 8).

Le GMT ou l’UTC

La GMT-Master, lancée par Rolex en 1955 pour répondre aux attentes des pilotes civils de la Pan Am, est plus que jamais d’actualité avec la croissance du transport aérien. Mythique, elle incarne cette fonction plus qu’aucune autre, même si le mode d’affichage, tant apprécié par les voyageurs du monde entier, est aujourd’hui utilisé par la plupart des marques. Suffisante pour 80% des destinations, elle présente, comme dans la Saxonia Double Fuseau Horaire de A. Lange & Söhne, l’heure d’un second fuseau en heure pleine à l’aide d’une aiguille d’heure distincte du marqueur principal. Avec parfois, comme ici, un réglage rapide par poussoirs et un affichage 24 h pour indiquer si l’horaire dans le sous-compteur est diurne ou nocturne. Tout le monde n’emploie pas l’acronyme GMT (Greenwich Mean Time) – comme le fait Montblanc pour la Star World-Time GMT automatique – pour définir cette fonctionnalité. Chez Zenith, il est remplacé par la terminologie DualTime pour le modèle Captain doté d’un réglage rapide. Pour sa part, François-Paul Journe (et comme l’avaient déjà fait les marques IWC et Breitling), en horloger puriste, a remplacé la terminologie GMT par celle plus contemporaine d’UTC (voir encadré) pour sa nouvelle Octa. Originale, cette montre présente au cadran un petit planisphère coloré et mobile permettant de sélectionner visuellement l’heure du fuseau, non pas en fonction d’un nom apparaissant arbitrairement au rehaut d’un modèle, mais en tenant compte du découpage réel du monde. Ainsi, il est possible de lire l’heure pleine à la pointe de l’aiguille en or rouge. Petit truc qui ne coûte rien mécaniquement parlant mais qui fait toujours chic: la présence d’un indicateur permettant l’affichage de l’heure d’été pour le fuseau considéré. On retrouve cette délicate attention dans la montre Calibre de Cartier Multifuseaux. Cette pièce élaborée fournit ainsi au voyageur l’heure de référence avec indications jour/nuit, celle de voyage, la prise en compte des heures d’été et, enfin, l’indication du décalage horaire existant entre les deux fuseaux sélectionnés. Voilà qui est bien beau, mais qui le serait encore plus si toutes ces montres disposaient des moyens d’afficher l’heure exacte de tous les fuseaux horaires référencés.

Une heure pour tous les pays

En attendant, depuis 2008 et la présentation de la montre Kalpa Hémisphère par Parmigiani Fleurier, les horlogers se penchent sérieusement sur les besoins des voyageurs se rendant ou venant de pays où les horaires légaux ne sont pas établis sur des heures pleines par rapport à Greenwich. Longtemps, la seule possibilité qu’ils avaient à disposition était de passer au poignet une montre disposant de deux cadrans affichant grâce à deux mouvements indépendants, ou un mécanisme élaboré, des heures différentes. C’est ce que propose Blancpain avec la Villeret Demi-Fuseau Horaire: une pièce (ici en or rose) qui permet le réglage de la deuxième heure par tranche de demi-heure, un moyen pratique de couvrir presque tous les fuseaux du monde, à l’exception de quelques lieux sur Terre (voir encadré).

Pour sa part, la nouvelle Patrimony Traditionnelle Heures du Monde de Vacheron Constantin a voulu jouer la carte de l’exhaustivité pour marquer le retour en collection d’une complication indissociable de l’histoire de la manufacture genevoise. Abritant un nouveau calibre automatique, cette référence colorée et délicate, avec son affichage d’un planisphère représentant les zones diurnes et nocturnes, aborde la ­conception des heures du monde sous un jour nouveau. Prolongement des pièces historiques, cette montre réussit l’exploit d’indiquer non seulement les fuseaux horaires pleins, mais également les fuseaux horaires partiels de manière à refléter la réalité horaire des 37 zones mondiales (voir encadré). Evidemment, tout le monde ne s’est pas encore lancé dans l’aventure, mais il y a fort à parier que les montres proposant des solutions permettant de lire les 37 fuseaux existant sur Terre (les 24 de base plus ceux affichés dans l’encadré) constitueront la tendance de l’an prochain, celle-ci étant déjà bien amorcée pour l’année en cours.

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