Lifestyle

L'homme Lanvin. Tissus d'émotion

Avec son physique de jeune premier, Lucas Ossendrijver, qui dessine la ligne Lanvin Homme, est la nouvelle étoile montante du prêt-à-porter masculin. Ses costumes souples et décalés, en rupture avec ces dernières années étriquées, signent le nouveau look de l'hiver 07.

Jeans, baskets et chemise bleu ciel, Lucas Ossendrijver n'a rien du créateur branché, lorsqu'il arrive à la terrasse du café parisien où se déroule l'interview. Mais derrière un parcours sans faute et une dégaine de jeune homme bien élevé, sa sensibilité et son ironie ont déjà conquis la presse. En quatre saisons, la collection Lanvin Homme est en tête des tendances et impose déjà une nouvelle attitude. Ses costumes coupés comme des pyjamas, en rupture avec ces dernières années de noirceur étriquée, amorcent une nouvelle souplesse déjà copiée partout. Pour l'hiver 07, le manteau sur mesure se porte par-dessus un jogging et le pantalon classique avec des baskets de satin.

Ce designer hollandais de 36 ans possède un goût inné pour le répertoire masculin. Il a eu le temps d'en approfondir tous les codes, d'abord chez Kenzo, puis chez Kostas Murkudis, enfin pendant trois ans aux côtés d'Hedi Slimane chez Dior. Mais si la tradition du costume se caractérise par la maîtrise des émotions, la force de Lucas Ossendrijver, c'est précisément de les révéler. La vulnérabilité, la fragilité font partie de son vocabulaire esthétique, où la frontière entre l'homme et l'adolescent et même parfois l'identité sexuelle sont volontairement plus floues. Un portrait décalé dans lequel se reconnaît déjà toute une génération, pour qui la boutique de la rue du Faubourg-Saint-Honoré est la dernière adresse de l'hiver 2007.

Après plusieurs années de crise d'identité, la maison Lanvin fait à nouveau partie des marques les plus attendues. Rachetée par la femme d'affaires taïwanaise Shaw Lan Wang en 2001, c'est le designer israélo-américain Alber Elbaz qui a su lui rendre son aura d'élégance, avec cette notable absence d'ostentation qui caractérise les marques de luxe du nouveau millénaire. Une réputation de chic discret, cultivée au fil des décennies par la ligne Lanvin Homme et qui s'impose à nouveau sur le devant de la scène, apparemment sans effort.

Dans un français impeccable, ponctué d'éclats de rire qui ont le goût du succès, Lucas Ossendrijver, le créateur pour homme le plus attendu de l'hiver, revient sur son parcours, en se prêtant au jeu des questions pour Le Temps.

Le Temps: Vous avez joué un vrai coup de poker avec cette ligne pour homme, vous attendiez-vous à un tel succès?

Lucas Ossendrijver:Absolument pas, tout a commencé de manière expérimentale avec une très petite collection. Je n'aurais jamais pensé que ça puisse décoller si rapidement, je crois que c'était le bon moment.

- Comment définissez-vous le nouveau style Lanvin?

- Paradoxalement, je cherche à mélanger deux opposés. D'une part, la qualité d'un sur-mesure très luxueux où chaque détail compte, et, d'autre part, une impression finale qui ne soit pas trop lisse, pas trop parfaite. Cette imperfection a quelque chose de touchant, qui donne une âme aux vêtements. Par exemple, les pantalons classiques sont portés légèrement tombants sur les hanches, avec nonchalance. Certains ourlets sont trop courts, pour qu'ils ne soient pas à la bonne longueur, pour que rien ne soit trop parfait. Je joue aussi avec les proportions, en associant un blouson oversize et un pantalon étroit, ou, à l'inverse, une veste serrée et courte avec un pantalon baggy.

- Alber Elbaz déclare ne pouvoir porter que les chaussures et les cravates de la collection homme (Alber Elbaz plaisante volontiers de son gabarit XXL).

- (Rire) Alber s'habille sur mesure chez Lanvin. Il porte souvent une veste en maille Milano de la collection d'hiver qu'il a fait réaliser dans plusieurs couleurs.

- Quel est votre mode de collaboration?

- Nous avons un dialogue très ouvert. Mais Alber est aussi mon mentor, lorsque j'ai des doutes il est là, ce qui est très rassurant. J'ai beaucoup d'admiration pour son ouverture d'esprit, c'est quelqu'un qui n'est jamais blasé. Le fait qu'il crée la collection femme lui donne aussi un point de vue plus extrême sur le vêtement. Mais nos caractères, comme nos physiques, sont opposés, ce qui produit aussi des «clashs».

- Quel a été le déclencheur de votre vocation pour la mode masculine?

- J'ai toujours été plus attiré par la construction que par la mode. Le déclic s'est produit avec un costume sur mesure, trouvé aux puces. J'ai ensuite conçu tout mon travail de diplôme aux Beaux-Arts d'Arnhem, autour des entoilages et de la technique, avec une première collection pour homme, entièrement noire. Certaines vestes étaient composées de dizaines d'épaisseurs de tissus superposés, mais étaient très simples de l'extérieur, tout se passait à l'intérieur.

- Et pourquoi Paris?

- Pour moi, travailler à Paris n'était pas un rêve, mais une décision très pragmatique, parce que je voulais apprendre mon métier. Chez Kenzo, j'ai découvert la dimension industrielle de la production des costumes. Ensuite, chez Kostas Murkudis, c'était une petite équipe de travail, moins organisée, mais très créative, où j'ai appris à m'occuper de tout.

- Quelle expérience reste la plus marquante?

- Travailler dans une maison de luxe. Chez Dior, j'étais responsable de la ligne «classique» avec Hedi Slimane. J'avais moins de liberté, mais j'ai découvert le très haut de gamme, tant dans les matières que dans la construction. Avec Hedi, j'ai appris à travailler avec une très grande précision, à aller jusqu'au bout d'une idée, comme de faire un choix entre des dizaines de noirs. Tout était extrêmement précis, la coupe, les silhouettes.

- La mode masculine s'est émancipée des stéréotypes, avec l'image d'un homme plus sensible, on parle même de vulnérabilité...

-... de fragilité. C'est ce qui est important pour moi. Les hommes sont prêts à l'assumer, sans pour autant être féminins. Mais on peut aussi parler d'individualité, de mélanger les genres, d'être différent sans s'enfermer dans une case.

- Lanvin Homme a apporté une vraie souplesse après les années de rigidité à la Hedi Slimane.

- C'est peut-être une réaction, mais aussi une envie. Avant de commencer une collection, nous parlons de nos idées avec Alber, quelquefois nous retenons des mots, des couleurs. Tout est parti d'une envie de souplesse, de douceur. Nous avons pensé au confort du jogging porté dans la rue, mais traduit en costume et avec des matières luxueuses.

- Vous n'êtes pas pour autant dans le déstructuré des années 80. Qu'est ce qui fait la différence?

- Il n'y a plus de silhouette standard, mais différentes proportions à porter dépareillées. J'ai enlevé les entoilages, les épaulettes, sur des vestes coupées au millimètre avec des épaules étroites.

- Vous vendez les costumes dépareillés?

- Au début, nous avons décidé de vendre les deux, c'est-à-dire assortis ou dépareillés. Mais aujourd'hui, dans les showrooms, nos clients recherchent surtout des vestes et des pantalons dépareillés.

- Quelles sont vos sources d'inspiration?

- Je travaille beaucoup avec les vêtements et je collectionne les archives autant pour les matières que pour les formes. Lorsque je voyage, je vais aux puces à Berlin, New York ou Londres.

- Cette nouvelle souplesse passe aussi par les matières?

- Nous avons développé des tissus exclusifs, avec des vestes de costume en maille, aussi souples qu'un pull. Mais j'ai aussi travaillé sur les tissus des vêtements de sports, en version luxe, avec une soie imperméable qui ressemble à du Nylon, des matières nobles comme le mohair et le cachemire mélangés à du papier de soie. Ces mélanges permettent de composer des looks qui ne sont jamais uniformes, avec des textures et des couleurs légèrement décalées.

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